Que peut l’éducation au numérique face aux défis posés par les réseaux sociaux ?

Photo de Sylvain Mauroux sur Unsplash

Cet article a été écrit en février-mars 2026 pour la revue Les Essentiels d'Hermès, dont le dernier numéro Ecrans contre écrans vient d'être publié. Avec leur accord, je reproduis mon article ici. En voici le titre exact et la meilleure façon de le citer : Derrac, L., 2026. "Que peut l'éducation au numérique face aux défis posés par les réseaux sociaux ?", in Tsala Effa, D., Ecrans contre écrans, Paris, CNRS éditions, coll. "Les Essentiels d'Hermès". Vous retrouverez la revue à l'achat sur cette page.

Il paraît nécessaire, pour toute réflexion critique sur les réseaux sociaux, de commencer par oser nommer le mal. Ce qui fut, dans les années 2000, perçu comme la concrétisation d’une utopie numérique – partage des connaissances, collaboration horizontale, liberté d’expression – s’est progressivement transformé en un écosystème largement toxique, à la fois pour les individus et pour les démocraties. Visionnaire, Aaron Swartz, figure emblématique du Web ouvert, écrivait dès 2007 : « Désormais, tout le monde a un droit de parole, il s’agit de savoir qui est entendu. »

Plus de quinze ans après, sa crainte se vérifie : les algorithmes, les interfaces et les modèles économiques de quelques plateformes hégémoniques ont redistribué le pouvoir de parole, non pas vers l’égalité, mais vers la viralité et la rentabilité (et parfois l’idéologie). Dans un monde en polycrises (économique, sociale, géopolitique, écologique, etc.), sur fond de « post-vérité », les réseaux sociaux sont devenus un véritable espace d’affrontement dans les guerres de l’information.

La toxicité systémique des principaux réseaux sociaux

Depuis le milieu des années 2010, les principaux réseaux sociaux ont été régulièrement épinglés pour des dérives ayant dépassé le cadre des simples dysfonctionnements techniques ou éditoriaux. Ces cas nombreux et largement documentés par des enquêtes journalistiques et parlementaires, des rapports d’ONG, des études académiques et des audits internes, ne relèvent pas d’erreurs isolées, mais révèlent une toxicité systémique, ancrée dans les modèles économiques, algorithmiques et de conception même de ces plateformes. Comme dit l’adage, ce n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité. En privilégiant l’engagement, la viralité et la captation de l’attention, les réseaux sociaux produisent des effets néfastes (psychologiques, sociaux, politiques) qui débordent largement du cadre individuel pour atteindre des dimensions structurelles et collectives.

Ainsi, Facebook a été au cœur d’innombrables scandales ayant démontré l’ampleur des dérives de ses modèles économiques et algorithmiques. L’affaire Cambridge Analytica (2018) a révélé l’exploitation massive de données personnelles à des fins de manipulation électorale. Plus grave encore, Amnesty International a démontré en 2018 que les algorithmes de Facebook ont contribué à la propagation de discours haineux ayant facilité le nettoyage ethnique des Rohingyas en Birmanie. Ces cas illustrent comment les plateformes, en priorisant l’engagement plutôt que la véracité ou la sécurité, tout en limitant sciemment les efforts de modération, deviennent des vecteurs de violence structurelle.

Instagram, bien que souvent perçu comme un espace de création et de partage visuel, a été critiqué pour ses effets délétères sur la santé mentale des jeunes, en particulier des adolescentes. Une enquête interne menée par Meta en 2021, rendue publique par le Wall Street Journal, a révélé que 32 % des jeunes filles interrogées rapportaient que l’utilisation d’Instagram aggravait leur sentiment de dépression. Par ailleurs, le phénomène du shadowban – censure non transparente des contenus – affecte notamment les utilisateurs engagés dans des causes féministes, LGBTQIA+ ou antiracistes. Ce mécanisme, non documenté officiellement, illustre la manière dont les plateformes contrôlent discrètement la visibilité des voix dissidentes.

Avant même son rachat par Elon Musk, Twitter présentait des caractéristiques de design favorisant l’agressivité et la polarisation : interface minimaliste, publications très courtes, chronologie algorithmique, système de réactions binaires favorisant la viralité (« j’aime » / « retweet »), et absence de modération efficace. Sous la direction de Musk, la plateforme a vu une montée en puissance des discours d’extrême droite, souvent amplifiés par des algorithmes modifiés pour maximiser l’engagement. Cette évolution démontre que la « liberté d’expression » sur ces plateformes est conditionnée par des logiques commerciales, mais également idéologiques.

TikTok, avec son flux infini de vidéos, repose sur un algorithme de recommandation extrêmement efficace pour capter et retenir l’attention. Ce modèle favorise les contenus émotionnels, viraux et souvent normatifs, en particulier en matière de beauté, de corps, de santé mentale. Les défis viraux, souvent présentés comme ludiques, peuvent conduire à des comportements à risque, voire dangereux. Le modèle économique de TikTok, fondé sur la publicité ciblée et la surveillance comportementale, en fait un outil de contrôle social autant que de divertissement.

Les quelques cas présentés ici ne constituent pas des exceptions, mais des manifestations convergentes d’un même système. Ce dernier repose sur une logique capitaliste de surveillance, la personnalisation extrême, la captation de l’attention et la maximisation de l’engagement, au détriment de la santé mentale, de la diversité des voix, du respect des utilisateurs et de la stabilité démocratique. Comprendre le caractère systémique de la toxicité des principaux réseaux sociaux est une condition nécessaire pour envisager des réponses efficaces, qu’elles soient régulatoires, technologiques ou éducatives. Car tant que les modèles économiques et algorithmiques ne seront pas repensés, toute intervention individuelle ou pédagogique restera, au mieux, un pansement sur une plaie profonde.

Les réseaux sociaux sont devenus des médias (a)sociaux : trois signaux faibles à considérer

Les algorithmes de recommandation, en personnalisant les contenus à l’extrême, ont conduit à la formation de bulles informationnelles et culturelles (Pariser, 2011). Sherry Turkle (2011) parlait déjà d’internautes « seuls ensemble » : nous sommes connectés, mais isolés dans nos chambres d’écho respectives. Cette fragmentation rend plus difficile la construction d’un espace public, culturel et informationnel commun, pourtant essentiel à la vie démocratique.

Contrairement à la promesse d’horizontalité, la production de contenu sur les réseaux sociaux est largement concentrée entre les mains d’une minorité d’influenceurs. Ainsi, une étude de Pew Research Center (2024) montre par exemple que 80 % des publications sur X (anciennement Twitter) proviennent de 10 % des utilisateurs, majoritairement des hommes, blancs et politiquement conservateurs. Cette concentration renforce les inégalités de visibilité et de pouvoir. L’asymétrie entre contributeurs et lecteurs passifs se renforce.

L’accumulation de contenus, l’accélération frénétique des échanges, l’infobésité et son corollaire, le fear of missing out (FOMO) ont conduit à une forme de fatigue numérique. Une étude de la British Standards Institution (2025) révèle par exemple que 46 % des jeunes Britanniques âgés de 16 à 21 ans souhaiteraient vivre dans un monde sans Internet. Ce désir de déconnexion n’est pas un rejet de la technologie, mais une demande de réappropriation de son usage. Cette fatigue numérique n’est d’ailleurs pas qu’une affaire de réseaux sociaux, on parle également de « décision fatigue » pour parler de notre difficulté à choisir notre prochain film sur Netflix, ou de « zoom fatigue » pour désigner notre épuisement à la suite de l’enchaînement de visioconférences, souvent subi, particulièrement pendant la période de pandémie du Covid.

Les trois signaux faibles semblent tous révéler une mutation profonde : les réseaux sociaux ne sont pas uniquement des espaces potentiels de sociabilité, mais aussi des machines à produire de l’isolement, de la hiérarchie et de la fatigue informationnelle. Notons que c’est particulièrement vrai sur les réseaux phares, selon la typologie proposée par Dominique Cardon (2019). Les caractéristiques d’un réseau phare sont les suivantes : des réseaux affinitaires, où l’on suit potentiellement de très nombreuses personnes, sans que ce ne soient des amis ou même des connaissances. Ce type de réseau favorise donc structurellement l’émergence d’influenceurs, qui capitalisent (car il s’agit bien d’un capital social) plusieurs milliers (millions) de followers. C’est également un réseau qui encourage la valorisation de soi, puisque chaque publication a pour objectif (conscient ou inconscient) de générer de l’engagement : de nouveaux abonnés, un like, une republication. C’est enfin un réseau qui peut devenir une incroyable (et déformée) chambre d’écho, quand elle attire à elle deux profils particuliers d’influenceurs : les journalistes et les politiques.

Ce n’est pas un hasard si les utilisateurs, en particulier les plus jeunes, expriment un désir de retrait, non pas de la technologie ou de tous les réseaux sociaux, mais de certaines de ces plateformes qui les épuisent, les divisent et les excluent. Un effet très prégnant de ce retrait est l’immense succès des groupes WhatsApp (également possédé par Meta, la société mère de Facebook et Instagram), des communautés Discord, ou encore des messageries instantanées privées. Des réseaux « clair-obscur », toujours selon la typologie de Cardon, avec moins de relations numériques, une autorégulation par les pairs… Cette évolution souligne l’urgence de repenser non seulement les pratiques individuelles, mais aussi les structures technologiques et économiques qui sous-tendent ces plateformes. Car tant que les algorithmes continueront à segmenter, à hiérarchiser et à captiver, les réseaux sociaux resteront des médias (a)sociaux.

L’éducation au numérique : entre sensibilisation dépolitisée et émancipation technocritique

L’éducation au numérique se trouve encore largement cantonnée à un cadre préventif : sensibilisation aux risques, transmission de « bons usages ». Pour reprendre les travaux de Simon Collin (2021), elle se résout à une finalité adaptative, dépolitisée et coercitive, ce qui renforce l’individualisme au détriment de l’engagement collectif. Or, à la lumière des analyses exposées dans les deux premières parties, cette approche apparaît manifestement insuffisante. Comme l’écrit Jacques Rancière (1987), « qui enseigne sans émanciper abrutit ».

Nous pensons nécessaire, et même indispensable dans le contexte géopolitique et politique actuel, une conception plus ambitieuse de l’éducation au numérique, fondée sur deux principes : l’émancipation et la technocritique. L’éducation au numérique doit permettre aux individus non seulement de comprendre les systèmes numériques qui structurent leur environnement, mais aussi de pouvoir les critiquer dans leur complexité et, le cas échéant, de les transformer. Il ne s’agit pas seulement de diagnostiquer, mais de produire du pouvoir d’agir, aussi bien à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective.

À l’échelle individuelle, cela implique le développement de pratiques réflexives et autonomes : paramétrage fin des données personnelles, désactivation des mécanismes d’optimisation algorithmique (recommandations, feed personnalisés), ou encore recours à des interfaces non hiérarchisées (flux chronologiques). Mais surtout, il s’agit de cultiver la capacité à quitter, contourner ou boycotter les plateformes dominantes, non pas par retrait, mais par choix politique, au profit d’alternatives éthiques et décentralisées existantes (Mastodon, Pixelfed, Signal, forums autonomes, IndieWeb, etc.), ou à imaginer.

À l’échelle collective, l’enjeu est de saisir les dynamiques de pouvoir qui sous-tendent les systèmes numériques : rapports de force politiques et économiques, conflits entre intérêt général et intérêts privés. Une éducation technocritique doit alors permettre d’engager des débats sur les régulations possibles (interdiction de la publicité ciblée, obligation de transparence algorithmique, droit à l’interopérabilité) ou sur d’autres modalités d’interventions politiques et économiques.

Comme le souligne Bernard Stiegler (1994), le numérique est un pharmakon : à la fois poison et remède. Les réseaux sociaux n’ont pas causé la désinformation, la violence, l’individualisme, le consumérisme ou les inégalités sociales, mais ils les ont amplifiés, au travers d’une hyperpersonnalisation de masse. Les acteurs éducatifs ont un rôle crucial à jouer : enseigner à penser contre soi-même, à lutter contre ses déterminismes, à sortir de ses bulles de filtre. Il ne suffit pas de former des travailleurs ou des consommateurs, mais bel et bien des citoyens d’un monde numérique, critiques et réflexifs, qui contribuent au Web social presque autant qu’ils le consomment. Dans un monde en polycrises, l’éducation doit enfin pouvoir offrir des espaces et des outils pour ralentir, réfléchir et privilégier la créativité, la coopération, la curiosité et la critique.

Références bibliographiques

  • Amnesty International, Myanmar : l’atrocité des réseaux sociaux. Meta face au droit à réparations des Rohingyas (Synthèse), 2022.
  • Are, C., « The Shadowban Cycle: an autoethnography of pole dancing, nudity and censorship on Instagram », Feminist Media Studies, vol. 22, n° 8, p. 2002-2019, 2021.
  • British Standards Institution (BSI), Half of young people want to grow up in a world without internet, 2025.
  • Cardon, D., Culture numérique. Éd. Presses de Sciences Po, 2019.
  • Collin, S., « L’éducation à la citoyenneté numérique : pour quelle(s) finalité(s) ? Éducation et francophonie », vol. 49, n° 2, 2021.
  • Derrac, L., « Éduquer au numérique d’accord. Mais pas n’importe lequel et pas n’importe comment – Partie 2 : l’enseignement scolaire », 2024.
  • Derrac, L., « Et si le problème des réseaux sociaux, c’étaient les phares ? », 2024.
  • Pariser, E., « The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You ». Éd.Penguin Press, 2011.
  • Pew Research Center, (2024). America’s News Influencers.
  • Rancière, J., Le Maître ignorant, Fayard, 1987.
  • Stiegler, B., La technique et le temps. 1. La faute d’Épiméthée, Éd. Galilée, 1994.
  • Tucker, J. A., et al. (2018). Social Media, Political Polarization, and Political
  • Disinformation: A Review of the Scientific Literature. SSRN.
  • Turkle, S., Alone together: Why we expect more from technology and less from each other. Éd. Basic Books/Hachette Book Group, 2011.