Ce qui a (déjà) été investi (et perdu) dans l'IA

photo stylisée de la terre, prise par satellite
Photo de Carl Wang sur Unsplash

Alors que le pape vient de sortir son encyclique et que le reste du monde la commente (avec une célérité remarquée au passage), un site a attiré mon attention : Is AI Profitable Yet? Il pose une question simple et donne une réponse visuelle... simple également. Non, l'IA (générative grand public) n'est pas rentable. Selon le site, 1 400 milliards de dollars ont déjà été engloutis dans l'IA depuis 2022... pendant qu'ailleurs, le monde brûle. Même si ces chiffres sont en réalité difficiles à quantifier précisément, cela reste des montants et des ordres de grandeur assez exorbitants. 

Ce qui me semble assez clair, c'est que l'industrie de l'IA a englouti des sommes colossales dans des investissements déconnectés des urgences du monde réel. Sur la même période, les financements pour éradiquer la faim, donner accès à l'eau potable, scolariser les enfants et soigner les maladies évitables restaient largement insuffisants. Je ne parle même pas des investissements pour décarboner nos économies et plus largement réduire notre impact sur le vivant.

Cela m'a donc inspiré une autre visualisation qui pose une question simpl(iste) : est-ce qu'on investit vraiment sur les bons problèmes ? Et comment décider, puisque ces priorités ne font jamais l'objet d'un choix collectif ou démocratique ? Une poignée d'acteurs privés (sans mandat public, sans débat citoyen) a décidé où irait l'argent du monde. Une partie de ces milliards est d'ailleurs publique : subventions, crédits d'impôt, financements d'État. C'est aussi notre argent, orienté sans nous. Ce qui me semble vraiment problématique, criminel même, en l'état du monde.

Graphique en deux colonnes comparant, sur la même période 2022-2025, les investissements cumulés dans l'IA ($1 150 milliards) avec ce qu'on aurait pu financer simultanément : 3 ans de lutte contre la faim mondiale ($135 Mds), d'accès universel à l'eau potable ($342 Mds), d'éducation universelle ($291 Mds) et de santé mondiale ($150 Mds) — avec $232 milliards restants. À droite, les investisseurs : Amazon ($291 Mds), Alphabet ($262 Mds), Microsoft ($235 Mds), Meta ($227 Mds), et autres acteurs ($135 Mds). Sources : isaiprofitable.com, FAO/WFP, Banque mondiale, UNESCO, OMS. Graphique imaginé par Louis Derrac, CC BY SA.
Disclaimer : graphique réalisé avec une IA (en savoir plus)

Note : ce que cette comparaison ne dit pas (mais que je précise quand même par honnêteté intellectuelle)

Argent privé ≠ argent public, bien sûr. Soyons honnêtes et lucides, la majorité de ces milliards sont des capitaux privés en quête de retour sur investissement, pas un budget librement allouable. On ne peut pas (en l'état actuel des lois) décider collectivement de « rediriger » l'argent d'Amazon vers le programme alimentaire mondial. Mais ça donne envie, non ?

Investir pour un ROI (retour sur investissement) ≠ investir pour une cause. C'est la critique classique. Mais elle mérite d'être retournée : éradiquer la faim, c'est aussi moins de conflits armés, moins de migrations forcées, des marchés émergents plus stables, des économies plus productives. Si on est cynique, les causes humanitaires ont elles-mêmes un retour sur investissement. Sans doute même un meilleur ROI à long terme que la construction de nouveaux data centers...

Les problèmes humanitaires ne manquent pas que d'argent. Gouvernance, corruption, logistique, volonté politique : l'argent est nécessaire, mais pas suffisant. Ce graphique montre une disproportion de priorités, pas une solution clé en main.