L'IAg est l'arbre qui cache la forêt de nos dépendances numériques

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Depuis que l’administration Trump a coupé, le 12 juin, l’accès aux modèles Fable et Mythos d’Anthropic, tout le monde s'agite. Certains découvrent nos dépendances numériques (il était temps). D'autres clament qu'il nous faut, urgemment, une intelligence artificielle française (voilà qui est original). Et chacun de s'employer à des nouveaux plans et investissements.

Une fois de plus, dans cette séquence, nous réussissons le tour de force de 1. faire le jeu d'Anthropic et des autres grandes boites d'IAg (américaines) avant leur IPO, 2. reprendre sans recul critique le narratif de l'IAg comme outil d'hyper-productivité et d'hyper-compétitivité 3. concentrer l'attention politique et médiatique sur l'IAg et pas sur les briques technologiques vraiment vitales pour notre indépendance stratégique.

Une confusion entretenue entre IAg et IA

D’abord, il faut distinguer deux choses qu’on mélange en permanence dans le débat public : les intelligences artificielles génératives grand public (Claude d’Anthropic, ChatGPT d’OpenAI, Gemini de Google) et les systèmes d’intelligence artificielle au sens large, beaucoup plus divers dans leurs techniques et leurs applications pratiques. Les seconds peuvent rendre de vrais services : détection de fuites d’eau dans les collectivités, aide au diagnostic médical, modélisation météo, recherche de médicaments, etc. Sur les premières, et comme je l'ai déjà beaucoup écrit ici, j’ai beaucoup plus de réserves.

Il faudrait faire une véritable cartographie des controverses autour des intelligences artificielles génératives (IAg), mais citons notamment le coût social (licenciements ou non-recrutements au prétexte de l'IA, déqualification et précarisation du travail, travail du clic pour entraîner les IAg), le coût écologique (construction de nouveaux centres de donnée donc matières premières et artificialisation des sols, demande accrue en énergie et en eau), le coût culturel (pillage de l'ensemble des connaissances et productions culturelles de l'humanité, uniformisation de la création) ou encore le coût intellectuel (sur la construction de notre pensée, sur nos compétences).

Côté bénéfice, les gains de productivité massifs et généralisés qu’on nous promet depuis des mois et années restent largement à démontrer à grande échelle. Certaines tâches étroites (génération de code, support client) affichent des gains incontestables mais mesurés. L’idée d’une transformation générale de la productivité du travail reste, à ce stade, une promesse qui n'engagent que celles et ceux qui la croient.

Une erreur de priorité

Revenons à l’épisode Fable-Mythos. Sur ordre de Washington, Anthropic a dû couper l’accès à ses deux derniers modèles. Concrètement, qui, en Europe, en a souffert ? Mythos n’avait jamais été ouvert au public, réservé à une poignée d’organisations partenaires. Fable, lui, venait d’être lancé quelques jours plus tôt. Il est assez incompréhensible de construire le narratif d'une urgence nationale sur la coupure d’un outil que presque personne n’utilisait encore.

Poussons l’exercice un peu plus loin : si Anthropic, OpenAI et Google devaient demain couper tous leurs services d’IA générative, notre tissu économique s’effondrerait-il ? Je ne le pense vraiment pas. Bien sûr, pour certains métiers, je pense notamment aux développeurs, cela occasionnerait une baisse de productivité. Mais comme évoqué plus haut, les promesses de gains massifs et généralisés de productivité grâce à l'IAg restent à démontrer, et la grande majorité des projets d’IA générative déployés en entreprise échouent. L'IA générative grand public n'est donc pas, à mon sens, une brique technologique critique.

En revanche, si sur ordre de Donald Trump, Visa et Mastercard nous coupaient l’accès aux paiements, si les clouds d’AWS, Google ou Microsoft nous fermaient leurs portes, si Cloudflare cessait de protéger nos sites, si les grandes plateformes sociales de Meta étaient inutilisables : voilà le genre de briques technologiques qui mettraient notre économie, notre administration et notre vie démocratique à genoux en quelques heures. C'est d'ailleurs tout le message porté par le Journal de sensibilisation aux dépendances Numériques, édité par la Banque des territoires et réalisé par Vraiment Vraiment.

La véritable urgence

L’objectif de reconquérir notre indépendance stratégique, ou du moins de pouvoir mieux choisir nos dépendances, je le partage entièrement. J'en parle d'ailleurs depuis bien longtemps dans mes interventions, et c’est au cœur de ce que j’appelle le numérique acceptable : un numérique émancipateur et choisi, pas seulement aliénant et subi. Mais je crois profondément que l’IA générative grand public est une diversion. Notre souveraineté numérique doit se construire en priorité sur des briques réellement structurantes : les infrastructures cloud, les câbles sous-marins, les systèmes d’exploitation, les semi-conducteurs, les réseaux de paiement.

Et là encore, déployons un numérique acceptable : émancipateur, choisi ET soutenable écologiquement et socialement. En ce sens, la multiplication sans limite des centres de données est un exemple de non-sens. En France comme aux États-Unis, les mobilisations se multiplient légitimement contre leur implantation. Cette défiance, ici comme là-bas, me semble être un signal à écouter plutôt qu’à contourner : le numérique à l'européenne et à la française ne se construira pas contre les habitant·es et les écosystèmes, mais avec eux. C'est tout le sens d'un numérique choisi : il faut trouver les moyens de décider collectivement du numérique que nous voulons. Voulons-nous l'équivalent de GAFAM en Europe, avec les mêmes travers (centralisation, hégémonie), ou un tissu de plus petits acteurs qui travaillent ensemble sur des communs numériques ? Voulons-nous un gigantisme numérique sans limites, ou un numérique plus sobre et plus économe ? Les élections présidentielles peuvent être un bon moment pour faire s'opposer différentes visions.

Pour conclure, temporairement

Si je devais résumer : arrêtons de nous focaliser sur l’arbre de l'IAg, et regardons plutôt la forêt de nos dépendances numériques. Câbles, clouds, semi-conducteurs, systèmes de paiement : voilà où se joue réellement notre dépendance, et voilà où devraient se concentrer nos discussions, notre intelligence et notre argent (public comme privé), plutôt que dans une course à l’IA générative dont l’utilité sociale et sociétale reste à prouver et dont les coûts sont assurément immenses.

Certains me diront que l’IA générative, même peu rentable aujourd’hui, reste stratégique pour l’avenir : recherche scientifique, cybersécurité, usages militaires. J'entends l'argument. Mais il plaide selon moi pour une capacité d’expertise publique et une vigilance (principe de précaution) sur ces technologies, pas pour les milliards qu’on engloutit aujourd’hui dans une course à la taille des modèles, sans garde-fous et sans contrepartie démocratique ni écologique.

Quoiqu'il en soit, cette réflexion n’est pas aboutie, et je sais que d’autres ne seront pas d'accord sur la hiérarchie des priorités. Vos retours sont les bienvenus, comme toujours.

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