Éduquer au numérique d’accord. Mais pas n’importe lequel et pas n’importe comment – Partie 2 : l’enseignement scolaire

Cet article est la suite d’une réflexion entamée en novembre 2021 dans un premier texte intitulé Éduquer au numérique d’accord. Mais pas n’importe lequel et pas n’importe comment.

J’y défendais une éducation au numérique traitant le numérique comme un fait social total, éminemment politique, économique et culturel. Et j’encourageais à une éducation plus engagée, plus critique. Vis-à-vis de la numérisation totale, sans réflexion et sans débat démocratique, de notre société d’une part. Et de la domination hégémonique de plateformes toxiques d’autre part.

Je vais continuer de tirer le fil en me concentrant sur l’éducation au numérique dans l’enseignement scolaire. Mon intention est la même que dans mon premier article : je n’ai pas la prétention d’apporter des réponses toutes faites. Mais je propose au moins de poser des questions, et de contribuer à la réflexion.

Cet article s’adressera donc en premier lieu aux acteurs de l’Éducation nationale. Mais les partenaires de la médiation et de l’animation numérique y trouveront certainement des passerelles vers leurs propres spécificités.

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Je vais délaisser Twitter (et rationner le reste)

Depuis quelques semaines1, je réfléchis à une stratégie qui me permettrait de ne pas totalement « disparaître » des réseaux sociaux, tout en réduisant significativement le temps que je passe dessus. Je ne suis pas le premier2, je ne serai pas le dernier3. Cette décision n’est pas liée directement au rachat de Twitter par Elon Musk. Ça me trotte dans la tête depuis très longtemps, et disons que le rachat Muskien m’aura servi de prétexte pour réduire la dissonance cognitive entre mes idées et mes actes. Je précise aussi que ce que j’exprime dans cet article reflète mon rapport, forcément personnel, aux réseaux sociaux. Il est donc évident que ça ne parlera pas de la même façon à chacun·e d’entre vous.

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L’indépendant et les réseaux sociaux

Depuis quelques temps maintenant, je m’interroge sur ma présence sur les réseaux sociaux. Je suis même tiraillé entre plusieurs injonctions contradictoires, que je vais essayer de partager avec vous dans ce court article. Il tombe à point nommé dans l’actualité, puisqu’à l’heure où j’écris, Elon Musk est en train d’essayer de racheter la totalité de Twitter.

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[Lecture] Repenser l’éducation – Alternatives pédagogiques du Sud

L’objet du présent ouvrage est d’offrir aux spécialistes de l’éducation un aperçu synthétique de pédagogies et de pédagogues du Sud afin de les amener à prendre leurs distances avec la littérature habituelle sur l’éducation ou la pédagogie, son histoire, et avec les auteurs qui animent régulièrement les débats sur l’éducation. Si les sciences de l’éducation souhaitent prétendre à l’universalité, elles ont l’obligation d’intégrer le patrimoine pédagogique de toutes les régions et cultures du monde et de s’éloigner de leur ethnocentrisme historique (Akkari, 2000). Comme le suggère De Sousa Santos (2014), les épistémologies du Sud nous permettent de porter un regard différent sur le monde conduisant à une décentration salutaire :

Premièrement, la compréhension du monde dépasse largement la compréhension occidentale du monde. Deuxièmement, il n’y a pas de justice sociale globale sans justice cognitive globale. Troisièmement, les transformations émancipatrices intervenant dans le monde peuvent suivre des rhétoriques et des scénarios différents de ceux développés par la théorie critique occidentalo-centrique, et cette diversité doit être valorisée (De Sousa Santos, 2014, p. viii).

Notes de lecture

Toutes ces notes sont des annotations, des copier-coller du rapport présenté ci-dessus.

Introduction

Bon nombre d’observateurs s’accordent pour insister sur le fait que l’institution scolaire actuelle, héritière de la scolarisation obligatoire qui a émergé en Europe dans la deuxième moitié du 19ème siècle, traverse une crise multidimensionnelle :

  • la désillusion que suscite une institution qui, ayant promis l’égalité des opportunités éducatives pour tous, a le plus souvent reproduit les inégalités tenant à l’origine socioculturelle des apprenants (Niang, 2014 ; Duru-Bellat & Kieffer, 2000).
  • la proportion importante d’élèves qui n’apprennent pas ou ne veulent pas apprendre, y compris dans les pays les plus développés sur le plan économique (Cet aspect forme un contraste important avec les alternatives pédagogiques du Sud qui seront développées tout au long de cet ouvrage et qui sont en lien direct avec l’environnement socioculturel dans lequel les savoirs sont transmis.).
  • l’échec relatif de l’école dans sa volonté de transformer la diversité culturelle des élèves en une dynamique pédagogique positive (Akkari & Radhouane, 2019).
  • les évolutions technologiques et environnementales actuelles. Les Technologies de l’information et de la communication (TIC) transforment nos sociétés et leur rapport au travail, aux savoirs, à la culture et à l’apprentissage (Coen, 2018).

Tout en prétendant à l’universalité, les éléments inhérents à la révolution numérique peuvent s’avérer totalement déconnectés des réalités culturelles (rôle de l’enseignant, des pairs, de l’âge ou des facteurs sociaux, appartenance ethnique, etc.). C’est pour cette raison que l’apprentissage numérique doit être considéré comme une des composantes d’un système plus large, plutôt que comme un simple moyen technique de mettre à disposition des connaissances homologuées et standardisées. L’appropriation d’une pédagogie est un acte culturel, au même titre que la reconnaissance de sa pertinence et que son acceptation par une société humaine. Il convient de ne pas négliger les différences culturelles si nous voulons éviter que les contenus proposés soient mal compris ou même rejetés (Gastinel, 2019)

En somme, deux évolutions majeures poussent à la remise en cause de la forme scolaire. D’une part, la mondialisation remet en question la raison d’être historique de l’école, c’est-à-dire la formation des citoyens de la nation ; d’autre part, l’explosion des technologies numériques entraîne la fin du monopole des institutions scolaires sur la transmission des savoirs, par la mondialisation et la circulation facilitée des informations et des connaissances (Durpaire & Mabilon-Bonfils, 2014).

J’ai testé /e/OS alias Murena sur le Fairphone 4

Contexte : il y a quelques mois, j’ai proposé sous forme de candidature spontanée mes services aux équipes de la e.fondation qui développe /e/OS, un système d’exploitation mobile. Je trouvais le projet vraiment inspirant, important. Indispensable même, pour offrir une troisième voie plus vertueuse1 dans le duopole d’Apple (iOS) et Google (Android). L’équipe m’a gentiment répondu qu’il n’y avait pas de possibilité de missions ou d’ouverture de poste. Par contre, elle m’a proposé de tester /e/OS sur un Fairphone 4.

J’ai immédiatement accepté, tout content de pouvoir tester à la fois le Fairphone 4 qui m’intriguait depuis sa sortie, en même temps que /e/OS, ce système d’exploitation mobile respectueux des données, sobre, open source, porté par une structure à but non lucratif. J’en ai profité pour réinterroger mon propre rapport au smartphone, à l’écosystème Apple, à la technologie en général.

Bonne lecture !

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Les dimensions d’une alternative numérique

Sur quelles dimensions peut-on reconnaître, et a fortiori choisir, une alternative numérique ? Les libristes jureront par le caractère open source du programme, les écolos sur sa sobriété, les défenseurs de la vie privée sur le chiffrage des données, etc. Mais est-ce qu’une alternative numérique n’a pas besoin d’être un peu de tout ça ?

Voilà comment je structure aujourd’hui les différentes dimensions d’une alternative numérique. C’est en fonction de chacun d’eux que j’essaie de faire les choix les plus adaptés à mes situations.

  • La dimension libre et open source : l’ouverture, au moins partielle, du code informatique pour pouvoir en comprendre le fonctionnement a minima.
  • La dimension écologique : la durabilité du matériel, la sobriété du code informatique (low code, no code, low tech).
  • La dimension économique : le modèle économique est juste, il permet de faire vivre correctement les contributeurices.
  • La dimension protection de la vie privée et des données personnelles : l’alternative numérique recherche le “privacy by design”, du matériel et logiciel qui respectent nos données personnelles, en captent le moins possible et les stockent le moins longtemps possible. L’alternative numérique s’emploie à crypter le plus possible les données.
  • La dimension inclusive : l’alternative numérique s’attache à créer des outils accessibles, ergonomiques, égalitaires. Elle intègre que les technologies numériques ont tendance à renforcer toutes les inégalités sociales, économiques et culturelles.
  • La dimension conviviale : l’alternative numérique s’attache à être conviviale1, ne crée pas de dépendance inutile (captologie), n’impose pas un écosystème fermé (interopérable). L’alternative numérique élargit le rayon d’action personnel, elle ne le rétrécit pas.
  • La dimension éthique : l’alternative numérique se construit dans des conditions éthiques, respect des personnes (salariés, clients, fournisseurs), respect du droit, respect de la morale.

EDIT : la première alternative numérique, c’est aussi le choix du non numérique. Pas besoin de s’échiner à trouver l’outil numérique parfait, quand l’outil non numérique fonctionne. Parfois également, trouver l’outil numérique parfait est impossible (par exemple la sécurité, ou la vie privée absolue, n’existent pas dans un monde numérique).

Et vous, que pensez-vous de ces dimensions ? Lesquelles ont le plus d’importance pour vous ? Comment choisissez-vous vos alternatives numériques ?

Note : Je mettrai à jour cet article au fur et à mesure de la manière dont ces dimensions se structureront dans mon esprit.

Photo à la une de Simon Maage sur Unsplash

Apple et la convialité

Dans ma dégafamisation personnelle, je n’ai eu aucun mal à quitter Facebook. Je n’ai jamais vraiment utilisé les suites de Microsoft. J’ai un peu peiné, pas tant la recherche que la suite bureautique, mais j’ai fini par abandonner Google. Je boycotte totalement Amazon, sans état d’âme depuis quelques années. Mais je n’ai pas encore réussi, loin de là, à remplacer Apple. Et pourtant je le souhaite !

Car si Apple est du côté « raisonnable » de l’histoire de la tech sur certains aspects (respect de la vie privée, sécurité, durée de maintien de ses OS, investissement réel dans la réparation et le recyclage), l’entreprise me pose tout de même de sérieux problèmes. En vrac : son marketing qui pousse à l’achat, son taux de renouvellement des appareils (notamment l’iPhone) bien trop rapide, l’obsolescence programmée de ses OS, ses fournisseurs pas nets en Asie, sa compromission avec des régimes autoritaires… et j’en oublie certainement quelques-uns, mais je ne cherche pas l’exhaustivité.

Car le sujet que je veux aborder dans cet article, c’est le rapport qu’entretient Apple avec ce qu’Ivan Illich définit comme un outil convivial. Selon Illich1, « l’outil juste répond à trois exigences : il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d’action personnel ».

De toute évidence, Apple ne vend pas des appareils et des services conviviaux.

Car quand vous achetez un appareil Apple :

  • Vous ne pouvez pas le réparer
  • Vous ne pouvez pas l’upgrader ou l’améliorer
  • Vous ne pouvez souvent l’utiliser qu’avec d’autres produits Apple, ou accepter une expérience dégradée2
  • Vous ne pouvez pas installer n’importe quel logiciel3

Le phénomène est similaire avec les logiciels et services Apple :

  • Vous ne pouvez pas ouvrir vos documents créés avec la suite bureautique d’Apple sur des appareils non Apple4
  • Vous ne pouvez pas exporter simplement vos notes ou vos rappels dans des formats interopérables
  • Vous ne pouvez pas simplement garder la main sur l’organisation de votre bibliothèque de photos. Si vous quittez l’écosystème Apple, vos dossiers et albums seront perdus

Apple ne vend plus des appareils et des services numériques conviviaux. Elle nous loue un écosystème, très cher, et le coût de sortie l’est tout autant. C’est triste et paradoxal quand on se souvient de l’importance qu’a eu Apple dans la conception et la définition même de l’ordinateur personnel, outil d’émancipation ultime des individus, miracle socio-technique d’une époque où l’ordinateur était destiné à la base aux calculs des administrations et des grandes entreprises.

Steve Jobs disait que l’ordinateur allait devenir une bicyclette pour l’esprit5, un outil sobre, efficient, réparable et améliorable. Chez Apple, la bicyclette s’est transformée en SUV.

[Traduction] Pour améliorer les Big Tech, il faut les rendre plus petites

J’ai beaucoup apprécié la lecture de l’article To Make Big Tech Better, Make It Smaller, de Cory Doctorow1, que j’ai trouvé simple et parlant, pour expliquer l’impossibilité des Big Tech à réduire significativement l’importance de leurs erreurs. J’ai donc décidé d’en offrir une (rapide) traduction en français.

Bonne lecture !

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2022 : l’année de raison pour le numérique ?

Chers lecteurs, tous mes vœux pour cette année 2022. Que vos projets personnels et professionnels vous remplissent de joie, des plus simples aux plus fous, des plus personnels aux plus collectifs, des plus routiniers aux plus exceptionnels.

Franchement, ce début d’année 2022 ne nous laisse pas beaucoup de raison de nous réjouir… La pandémie n’en finit pas et continue de créer ou amplifier des blessures multiples dans la société. Le monde est sous tension politique et géopolitique, cristallisée par la confrontation USA-Chine. Et la campagne présidentielle s’élance avec une obsession de l’identité, de la sécurité, de l’immigration. Rien ou si peu sur l’urgence climatique et environnementale, la justice sociale. Rien qui nous permette de comparer et discuter des imaginaires et des projets de société.

Bref, c’est un peu déprimant, alors j’ai décidé de tenter des vœux optimistes et autoréalisateurs. Je me dis qu’en contribuant à les véhiculer, je contribuerai un peu à leur donner corps. Je formule donc le vœu que 2022 soit l’année de raison pour le numérique. Cette année, écoutons les nombreux signaux qui nous invitent à tempérer notre hubris technologique, prioriser nos besoins numériques, explorer des alternatives numériques face aux modèles dominants, et continuer d’élever le niveau de nos discussions.

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Éduquer au numérique d’accord. Mais pas n’importe lequel et pas n’importe comment

Le petit monde de l’éducation au numérique est en train de s’élargir. Les enseignants, médiateurs, formateurs et acteurs sociaux existants, seront bientôt rejoints par les « Conseillers numériques ». Comme l’explique le site dédié du programme, « sur une durée de deux ans, l’État finance la formation et le déploiement de 4 000 conseillers numériques France Services ». Toujours selon le site, ces conseillers accompagneront les 13 millions de français qui « subissent » la transition [numérique].

L’éducation au numérique monte donc en puissance. Mais vers quelle éducation se dirige-t-on ? Qui éduque-t-on, et à quel numérique ? Et surtout, cette éducation au numérique n’est-elle pas le blanc-seing qui rend progressivement légitime et tolérable une numérisation totale de la société ?

Cet article pose ces questions et propose un début de réflexion, mais j’espère surtout engager un échange avec les premiers concernés : la communauté des éducateur·ice·s dont je fais partie.

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