Assistons-nous à un techlash 2.0 ?

L’affaire du rachat calamiteux de Twitter par Elon Musk a indéniablement rallumé tous les feux du techlash, dans les médias et auprès des décideurs politiques.

La séquence médiatique que nous avons vécue, entre avril (date du rachat de Twitter par Elon Musk) et décembre, a ainsi constitué une nouvelle étape, je crois. D’abord, quantitativement. Il ne s’est quasiment pas passé un jour ou deux sans que les médias, y compris généralistes, ne publient un article critique sur Elon Musk, Twitter, ou les big tech. Ensuite, qualitativement. J’ai l’impression qu’après un premier techlash centré sur les effets négatifs des big techs, nous assistons à un techlash 2.0, qui s’intéresse (enfin) aux causes et aux idéologies qui irriguent les géants de la tech, et les milliardaires à leur tête.

Un techlash 1.0 limité aux effets

Émergeant en 2013 (le terme est attribué à un article de The Economist), le techlash désigne de manière très confuse un mouvement de « retour de bâton visant les géants du numérique ».

À l’origine de ce rejet, des salariés, les fameux repentis de la tech, mais également des travailleurs qui luttent pour leurs droits, ou contre certains projets amoraux portés par leur entreprise. Des citoyens, par exemple ceux de Toronto qui ont longtemps lutté contre un projet de smart city déployée par une filiale de Google. Des lanceurs d’alerte, et notamment Edward Snowden qui dévoile entre autres en 2013 le projet PRISM, un programme américain de surveillance de masse, lancé en secret avec la complicité des géants de la tech.

Ce rejet général est très largement porté par les médias, qui y voient sans doute un sujet d’actualité « vendeur ». Mais non seulement ce premier techlash est confus (il n’y a aucune convergence des luttes, et peu de politisation réelle des sujets), il est également limité, car centré sur les seuls effets délétères des big tech : manipulation et désinformation (Cambridge Analytica), captation massive de données, conditions des travailleurs, projets controversés (Dragonfly chez Google), etc.

En conclusion, on retiendra de ce premier techlash que les big tech sont « BAADD : Too big, anti-competitive, addictive and destructive to democracy ». Ok. Ce sont donc les effets. Mais, quelles sont les causes, et comment les traiter ?

Un techlash 2.0 qui s’attaque (enfin) aux causes ?

L’affaire Elon Musk a été l’étincelle dont les médias et les politiques avaient sans doute besoin pour faire un point d’étape critique sur les big tech. Et je me trompe peut-être, mais j’ai le sentiment d’assister à une sérieuse (et récente) montée en gamme des articles et des réflexions. C’est particulièrement nouveau dans la presse généraliste et chez les décideurs publics. Car si le techlash 1.0 était balbutiant, et se limitait bien souvent aux effets délétères des big tech, ce techlash 2.0 traite enfin sérieusement des causes, et notamment des idéologies, à l’origine des dérèglements des big tech et des milliardaires à leurs têtes.

Ainsi, dans un long et passionnant article de The Atlantic, Brian Merchant conclut ainsi : « So perhaps it’s not just Big Tech but the very model that engendered it—in which a visionary is entrusted with millions to invent the future, with scant oversight—that has hit a wall ». Voilà, c’est écrit noir sur blanc, le problème n’est pas la big tech mais l’idéologie et le modèle à l’origine des big tech.

Dans l’affaire Theranos, qui a été largement suivie par des médias généralistes, un certain nombre des pires préceptes de la Silicon Valley ont été illustrés, à commencer par le fameux « Fake it until you make it ». Dans l’actualité (effrénée) de Musk, l’idéologie libertarienne a été documentée, expliquée, maintes et maintes fois. La figure d’Ayn Rand, cette championne de l’égoisme rationnel « source vive » d’Elon Musk selon Libération, commence, elle aussi, à être décryptée. Là encore, impossible de comprendre les big tech sans comprendre l’idéologie de cette essayiste, dont certains des romans font partie des plus vendus aux États-Unis. Cette semaine, Nextimpact et d’autres médias se sont même intéressés à l’altruisme efficace et le longtermisme. Ces deux idéologies, peu connues en France et en Europe, sont déterminantes pour comprendre les décisions des milliardaires de la Silicon Valley, et l’importance de la régulation.

Libertarianisme, longtermisme, techno-utopisme, transhumanisme, altruisme efficace, égoïsme rationnel, etc. Je me réjouis que la presse spécialisée, et surtout généraliste, consacre enfin des articles qui analysent les discours et les idéologies fondatrices des big tech, notamment américaines. Avec l’éducation, c’est l’un des principaux leviers pour informer le citoyen et, in fine, bâtir ensemble un projet de société (européen et alternatif ?) en matière technologique.

D’autres articles à lire sur le techlash :

L’image à la une illustre cette question : sauver le monde tout seul (idéologie de la Silicon Valley) ou ensemble ? Photo de Mika Baumeister sur Unsplash

Bonjour, et merci de me lire. Vous voulez réagir à cet article ? Poursuivons la discussion par mail, ou sur Mastodon !

Vous êtes nouveau sur ce site ? Voici une 😀 page pour commencer. Si vous cherchez quelque chose de précis, n’hésitez pas à faire une 🔍 recherche. Vous pouvez autrement vous laisser guider par les 🔗 hyperliens et vous perdre un peu, c’est bien aussi.

Si vous souhaitez me suivre sans dépendre d’un rézosocial quelconque, le mieux est de suivre le 📰 flux RSS, ou de vous abonner à ma 📩 newsletter. Enfin, si vous êtes un lecteur régulier (ou pas) et que ce site vous est utile, vous pouvez ❤️ me soutenir. Bonne exploration.