La radio publique en plein capitalisme de surveillance

Comme beaucoup d’internautes, j’écoute des podcasts. Plein de podcasts en fait, de tous les styles. J’aime beaucoup les émissions de Radio France (Inter, Culture notamment). Et j’ai donc toujours utilisé un logiciel de podcast pour m’abonner à mes émissions préférées et les écouter.

Mais ça, c’était avant que Radio France ne morde dans la pomme du capitalisme de surveillance, verrouille ses podcasts et force la consommation par ses canaux (site web et application) bourrés de traceurs. Un scandale, car on parle ici d’un service public payé par nos impôts, qui ne se contente pas de compléter son modèle économique par de la publicité (discutable, mais entendable), mais se complait dans les pires techniques des géants du numérique. Démonstration en trois actes.

Acte 1 : limiter l’accès à ses contenus

Si vous êtes un habitué des podcasts de Radio France, vous avez déjà dû voir ce genre de messages sur votre application de podcast préférée. C’est ce qui vous est affiché quand vous voulez écouter une émission vieille de plus… de deux mois.

Le même mécanisme de bridage s’opère quand vous voulez écouter une émission, qui est en exclusivité sur l’application Radio France, au lieu d’être offerte en simultané sous format podcast, avec son flux RSS donc. Bref, Radio France bride l’accès à ses podcasts, les nouveaux comme les anciens, assez lourdement. Pour nous faire installer son application, ou passer par son site web. C’est désagréable. Mais là où cela devient choquant, c’est quand on voit le niveau de pistage de l’application.

Acte 2 : forcer l’installation d’une application bourrée de pisteurs

Non content de forcer l’utilisation de son application en renonçant aux technologies ouvertes et interopérable (en l’occurrence, le podcast non bridé), Radio France s’adonne aux pires techniques du capitalisme de surveillance. En témoigne le zéro pointé de l’App Lounge de /e/OS, fondé sur le nombre de pisteurs (17 !) recensés par Exodus Privacy. Je rappelle que l’on ne parle pas ici de n’importe quel média privé, mais du service public. Bref, on commence par renoncer petit à petit à un écosystème ouvert pour s’orienter vers un écosystème privateur. Il ne manquait que la création d’un compte unique, et le tour était joué !

Acte 3 : inciter à la création d’un compte unique entre ses différents médias

Vous voulez mettre un épisode pour plus tard ? Créez votre compte Radio France ! Côté France Télévision, on n’est pas en reste1. Vous voulez revoir une émission télé en rediffusion ? C’est possible, mais après avoir créé un compte.

Bref, tout est prêt pour la fusion des comptes France TV et Radio France, qui permettra de centraliser comme il se doit toutes les données obtenues grâce aux (nombreux) pisteurs dont ont été consciencieusement pourvus les sites et applications des deux groupes.

Pour conclure

Je résume. Nous avons une radio et une télévision publiques qui restreignent sciemment l’accès aux contenus qu’elles produisent. Elles en restreignent techniquement l’accès, en bridant les flux RSS de leurs podcasts. Elles en restreignent fonctionnellement l’accès, en rendant obligatoire la création de compte pour visionner un contenu. Dans les deux cas, elles imposent progressivement au consommateur citoyen de passer par les deux canaux où elles contrôlent le parcours utilisateur et la captation de données. Leur site web2 ou leur application3.

Bref, les médias du service public reproduisent docilement les principes toxiques des géants numériques. À une échelle française certes, mais avec de l’argent public. Création d’un écosystème fermé et rendu obligatoire (logique de gatekeeper). Pistage des utilisateurs et captation massive de données. Concentration croissante et donc centralisation/croisement des données. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

Soyons clairs, je comprends le besoin des médias de service public (et privés) de sécuriser leur audience et leur modèle économique. Mais il existe des modèles alternatifs au capitalisme de surveillance. Et si ce ne sont pas précisément les médias de service public qui assurent le rôle d’incubateurs, d’expérimentateurs, de promoteurs de ces modèles, qui d’autre le fera ?


PS post publication

  • Un autre exemple de logique privatrice : le fait que les flux webradio de France Radio ne partagent pas leurs métadonnées. Vous utilisez une appli de web radio sur PC ou smartphone ? Vous ne saurez pas ce que vous écoutez sur Radio France (Fip, Classique, etc.). Alors que les radios indépendantes savent parfaitement faire ! Ça relève d’une volonté : nous obliger une fois de plus à écouter notre radio… directement sur site ou sur application.

Photo à la une de Maxim Hopman sur Unsplash

Notes de bas de page

  1. D’ailleurs entre nous, il semble logique que des stratégies connexes soient mises en œuvre compte tenu du rapprochement promis entre Radio France et France Télévision. Lire cet article : Vers une fusion de France Télévisions, Radio France et l’INA ? La fin de la redevance audiovisuelle fait des dégâts
  2. un coup de Ublock Origin vous permettra de vous faire une idée
  3. Ici c’est Exodus Privacy qui permet de montrer l’étendue des dégâts

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