Ludovia #19 : en attendant un numérique éthique et sobre

Cette année, j’ai été invité à contribuer à l’édition #19 de Ludovia, qui proposait un thème important pour moi. Au-delà des termes d’éthique et de sobriété qui peuvent toujours être questionnés, il y avait la dimension, plus fondamentale, de notre rapport aux technologies numériques. De l’évolution de nos imaginaires, et de notre volonté de construire un monde, non seulement soutenable, mais aussi désirable. Un grand bravo aux organisateurices d’avoir osé un tel thème.

J’ai donc eu le plaisir d’animer la table ronde du thème de l’année, que vous pouvez (re)visionner1. J’ai également été chargé de proposer une synthèse avec l’illustrateur Eric, alias Cirebox (voir son site). Pendant deux jours, nous avons pu doubler notre capacité d’écoute, croiser nos regards et produire une synthèse dessinée, la première de Ludovia. En voici les sous-titres, suivis de quelques remarques personnelles.

Retour sur notre synthèse

Nous commençons en haut à gauche, avec le début de la 19ème édition Ludovia. Nous y avons représenté deux Ludoviens, souriants et en short. Mais, nous avons également voulu rappeler que Ludovia venait clore un été chargé d’orages, de sécheresse et de pénuries d’eau. Comme pour marquer nos esprits. Mission accomplie, puisque de nombreux interlocuteurs ont invoqué cet « été terrible ». Comme un avertissement de ce qui pourrait nous attendre si nous n’agissions pas assez vite, pas assez fort.

Nous avons représenté le thème, éthique et sobriété numérique. L’adjectif numérique pour qualifier l’éthique et la sobriété, c’était une gageure. Nous l’avons donc isolé, sur un écran… numérique dont nous avons tenté de rendre visible la matérialité. Les composants (Cobalt, Nickel, Lithium), le réseau wifi, les branchements électriques et toutes les infrastructures associées.

Une création en CC BY SA de Cirebox et moi-même

Le constat

Pour établir le constat, l’introduction de Audran le Baron, suivi de la conférence inaugurale constituèrent deux morceaux de choix.

La conférence inaugurale faisait intervenir Vincent Courboulay, directeur scientifique de l’Institut du numérique responsable, et Perrine Douhéret, chargée de projet (engagée) à la DRANE de Lyon. J’ai apprécié la pédagogie « catastrophiste mais pas trop » de Vincent et sa manière de dézoomer de la situation française, pour comprendre la complexité d’un écosystème international. Perrine a ensuite pu nous faire rêver sur les capacités d’engagement des enseignants et de leurs élèves pour un numérique plus responsable, utile, intelligent. Une bouffée d’air !

Et ce constat ? Côté sobriété, nous avons donc évoqué la fin du d’un monde, l’immense problème de l’extraction des matières premières (pollution environnementale et conditions de travail inhumaines), la consommation en électricité (mais aussi en eau !) des datacenters, les énormes problèmes du recyclage, etc. Côté éthique, nous avons beaucoup parlé d’IA et de ses biais. Mais aussi de l’explicabilité d’une IA dont l’apprentissage serait autonome (par les techniques d’apprentissages profonds notamment). Nous avons également parlé de la protection des données.

Nous avons évoqué les nombreuses injonctions contradictoires. Et discuté (trop rapidement) de la tension entre l’éthique et la loi. Il fut question de citoyenneté numérique. Voilà pour le constat.

Les pistes

Nous avons voulu symboliser l’idée de pistes par une route longue, sinueuse, accouchant d’une montagne. La montagne, c’est pour illustrer le fait que les efforts demandés vont augmenter. Le sommet de cette montagne, symbolisé par l’édition #42 de Ludovia, a fait réagir. « Il nous faudrait tant de temps ? » En vérité, nous n’y avions pas réellement réfléchi. Mais, au rythme où les choses avancent, compte tenu du changement de logiciel qui semble inéluctable, oui, c’est peut-être le temps qu’il nous faudra.

Le long de cette piste, un individu s’avance seul, puis il rejoint un collectif durant son cheminement. C’était notre manière d’illustrer qu’en matière de numérique responsable ou d’écologie, les écogestes, les gestes individuels ne suffisent pas, et qu’ils doivent nécessairement mener vers des gestes collectifs, donc politiques.

Voilà pour la partie illustrée. Textuellement, nous avons décidé de nous concentrer sur 3 pistes :

  • Appliquer les 5R, une méthode qui a le mérite immense de la simplicité. Il s’agit de réparer, recycler, réduire, réutiliser, mais également, et surtout, refuser !
  • Labelliser les établissements, à la manière de ce qu’a initié Perrine Douhéret dans l’académie de Lyon, en partenariat avec l’INR. Ça, c’est pour les écogestes.
  • Former le citoyen de demain. Ça, c’est pour le collectif et la politisation des enjeux liés au numérique (en l’occurrence sa soutenabilité environnementale et humaine). À mes yeux, c’est la piste la plus importante et la plus complexe à mettre en œuvre.

Les questions

Nous avons senti, au fur et à mesure de notre travail et à mesure que la thématique faisait phosphorer les participants de Ludovia, que des questions pointaient. Nous avons voulu leur donner une place.

La question de l’utilité, posée d’entrée de jeu par Audran le Baron dans son introduction. N’utiliser le numérique que lorsqu’il est utile. N’acheter que des équipements numériques utiles. Mais qui décide que tel numérique est utile ou non ? À mon sens, c’est précisément le but ultime de l’école de former des citoyens capables de choisir collectivement, parce qu’ils sont correctement informés, de ce qui est utile pour eux et pour la société ? À nous ensuite d’établir des modèles de gouvernance adaptés à chaque organisation sociale.

La question du curseur s’est également invitée plusieurs fois dans les discussions. Plusieurs fois, nous avons entendu qu’à force de sobriété, ce serait l’austérité (d’où un petit clin d’œil en haut à gauche sur notre Ludovien qui joue à pile ou face avec l’austérité et l’opulence).

Une dernière question est venue ponctuer cette édition de Ludovia. C’est la peur de caler dans ce que l’on appelle communément le numérique éducatif. Au milieu des dynamiques des Territoires numériques éducatifs, de multiples PIA ou autres appels à projets, comment prendre un virage net, voire ralentir, sans revenir sur ce qui a été (péniblement) construit ?

L’extérieur de la bulle

Enfin, nous avons représenté toute cette réflexion dans une bulle, symbolisant le risque bien connu de l’entre-soi dans des manifestations comme Ludovia. Hors de cette bulle, des problématiques qui traversent la société et le monde éducatif : le malaise enseignant, des jeunes, de la démocratie. Les inégalités (et donc la question de savoir sur qui devront porter les efforts de sobriété). Et la société (numérique) dans son ensemble, dans sa réalité, dans sa complexité.

Quelques remarques personnelles

Voilà pour notre synthèse, qui est le reflet de ce que nous avons entendu sur Ludovia, et pas le fruit de nos réflexions ou de nos opinions. Voici maintenant quelques remarques personnelles.

Incontestablement, la sobriété a éclipsé l’éthique, quantitativement et qualitativement, dans les réflexions. C’est assez compréhensible. D’un point de vue franco-français, on imagine sans doute qu’avec le RGPD, les valeurs européennes, le modèle économique de nos entreprises, les groupes de travail du MEN, l’éthique, ça nous connaît. Ce serait un postulat bien présomptueux. D’autant plus car si l’on dézoome, on utilise bien des appareils numériques dont les matières premières sont minées par des enfants en Afrique, puis assemblés par des quasi-esclaves en Chine. Éthique vous dites ?

Le thème a véritablement désarçonné les participants de Ludovia. Ce qui est peu étonnant, puisque l’université d’été rassemble chaque année des acteurs de l’éducation plutôt technos-optimistes. Je l’ai été. Il est fort probable que de nombreux participants se soient pris une grosse claque. Par expérience, je sais qu’il faut un peu de temps pour que cette claque produise du sens et de l’action. Si vous voulez en parler, ma porte numérique est ouverte.

J’ai été surpris d’entendre sur la table ronde de synthèse que pour « réduire la fracture numérique », il fallait « équiper les gens ». Preuve s’il en est qu’il faut continuer de convaincre en 2022 que la fracture numérique n’est qu’une conséquence de fractures sociales, économiques, scolaires, linguistiques, culturelles. Et que l’équipement n’est pas au cœur du sujet, puisque la totalité des familles sont aujourd’hui correctement équipées de matériels numériques.

Toujours sur la table ronde de synthèse, plusieurs participants ont réagi (à chaud) à notre synthèse en estimant qu’elle manquait d’enthousiasme, d’une vision positive. Dont acte, la situation est catastrophique. Mais je voudrais quand même partager ici ma conviction que la sobriété (numérique) peut être un projet enthousiasmant, pour la société et pour soi-même. Savoir refuser, savoir réduire, c’est incroyablement libérateur ! Choisir de faire mieux ou différemment avec beaucoup moins, c’est extrêmement stimulant intellectuellement ! J’aimerais pouvoir vous en convaincre, mais je crois que la seule manière de le réaliser, c’est d’essayer.

Conclusion

Il faut bien comprendre que si le numérique n’avait aucun coût environnemental, humain et économique, nous n’aurions absolument pas la même conversation. Bien sûr, nous pourrions avoir un débat plus philosophique, ontologique, poétique sur le sens de la vie. Sur la place que doivent prendre les technologies dans cette vie (par exemple, pourquoi vouloir à tout prix mettre de l’IA à l’École et pas plus d’enseignants ?). Un débat au cours duquel nous pourrions projeter des visions, des imaginaires et des contres-imaginaires de société. Imaginez comme ce serait bien.

Mais, une fois encore, la thématique de Ludovia rappelle que notre conversation ne se tient pas à ce niveau. Le numérique a un coût environnemental actuellement insoutenable. Il produit (par les besoins de son infrastructure, notamment matérielle) et amplifie (plateformisation, désintermédiation, économie du clic, etc.) des rapports d’exploitation et de domination humaines. Il a un coût économique très important, qu’il faut donc (a minima quand il s’agit d’argent public) interroger et comparer à des alternatives non numériques ou alternumériques.

C’est parce que le numérique a un coût environnemental, humain et économique insoutenables qu’il faut le comprendre, l’interroger, le critiquer. Pour le transformer, le refuser, voire le supprimer.


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Notes de bas de page

  1. Le son est hélas très mauvais…

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