2022 : l’année de raison pour le numérique ?

Chers lecteurs, tous mes vœux pour cette année 2022. Que vos projets personnels et professionnels vous remplissent de joie, des plus simples aux plus fous, des plus personnels aux plus collectifs, des plus routiniers aux plus exceptionnels.

Franchement, ce début d’année 2022 ne nous laisse pas beaucoup de raison de nous réjouir… La pandémie n’en finit pas et continue de créer ou amplifier des blessures multiples dans la société. Le monde est sous tension politique et géopolitique, cristallisée par la confrontation USA-Chine. Et la campagne présidentielle s’élance avec une obsession de l’identité, de la sécurité, de l’immigration. Rien ou si peu sur l’urgence climatique et environnementale, la justice sociale. Rien qui nous permette de comparer et discuter des imaginaires et des projets de société.

Bref, c’est un peu déprimant, alors j’ai décidé de tenter des vœux optimistes et autoréalisateurs. Je me dis qu’en contribuant à les véhiculer, je contribuerai un peu à leur donner corps. Je formule donc le vœu que 2022 soit l’année de raison pour le numérique. Cette année, écoutons les nombreux signaux qui nous invitent à tempérer notre hubris technologique, prioriser nos besoins numériques, explorer des alternatives numériques face aux modèles dominants, et continuer d’élever le niveau de nos discussions.

Tempérons notre hubris technologique

La pandémie actuelle est une catastrophe qui va laisser des traces profondes dans nos sociétés. L’heure n’est hélas toujours pas au bilan, puisqu’on est loin d’être sortis de l’auberge. Mais peut-être peut-on tout de même constater que face à la crise, certaines technologies numériques ont clairement démontré leurs limites. Ça été le cas de manière très nette dans l’éducation, avec l’échec de la « continuité pédagogique ». Les technologies numériques ne pouvaient simplement pas remplacer ou même faciliter une transformation pédagogique. Ça a été le cas également du « contact tracing », qui avait suscité des craintes très vives (à juste titre) et dont on ne parle d’ailleurs plus guère aujourd’hui. Ce n’est pas étonnant, ce dispositif n’a jamais vraiment marché, le système fonctionnant mal pour des raisons techniques et humaines. C’est dommage, après tant d’énergie et d’argent gaspillés…

Finalement, il semblerait que là où les technologies numériques ont été les plus efficaces dans cette crise, c’est dans la mise en place de dispositifs de coercition et de contrôle. Le pass sanitaire, bientôt pass vaccinal, en est l’évidente l’illustration. Je ne peux m’empêcher d’être inquiet en nous voyant nous habituer à de telles techniques de contrôles généralisés. Gardons en tête que dans l’histoire des dispositifs coercitifs, aucune technologie installée n’a à ma connaissance été remise au placard. Il faudra rester vigilant.

Gardons aussi en tête que les technologies numériques n’ont jamais transformé des dynamiques sociales. Au mieux, elles ne changent rien, au pire, elles amplifient des phénomènes existants. Dans la crise sanitaire, ce fut notamment l’amplification d’inégalités existantes.

À chaque fois qu’on espérera traiter un problème social ou politique avec une solution numérique, je crois qu’on se fourvoiera. Tempérons notre hubris technologique. Acceptons la complexité de notre monde et acceptons que la solution ne soit pas technologique mais humaine, sociale, collective, ascendante, démocratique !

Priorisons nos besoins numériques

Cette année a marqué un tournant, je crois, dans la sensibilisation sur l’impact environnemental (pas que l’impact carbone) du numérique. De nombreuses études ont contribué à remettre du visible, du matériel et de la complexité dans un écosystème qui fait tout pour se rendre invisible, simple, facile. La conclusion, au-delà des chiffres sur lesquels chacun trouvera toujours de quoi redire, est évidente. Le numérique pollue notre planète… comme absolument tout ce que nous produisons et consommons.

Il était important que ce fait remonte aux citoyens, car nous sommes dans un contexte d’urgence climatique et environnementale. Ce qui veut dire qu’il va falloir faire des choix de société, de transformation de nos modèles de consommation, de mobilité, d’alimentation, etc. Ces choix, qui seront lourds, doivent évidemment inclure le numérique. Or si la tendance n’est pas tout à fait aux low tech, il y a des signaux qui donnent de l’espoir. En témoignent quelques études qui montrent qu’aux Etats-Unis ou en France, la grande majorité des gens ne s’intéressent pas au Metaverse.

Il y a une réflexion que je me fais depuis quelques années déjà. Aucun gadget numérique n’est venu créer le même emballement d’intérêt et de consommation que le smartphone, sorti en 2007. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé, pour les acteurs concernés. Google brade son enceinte connectée de manière quasi systématique depuis son lancement. Facebook, Google, et d’autres se sont cassé les dents chacun à leur tour sur le marché des casques de réalité virtuelle et autres lunettes connectées. Une étude IFOP de fin d’année 2021 le confirme : les Français ont acheté des montres connectées, des smart TV (pour streamer)… et c’est à peu près tout pour la majorité d’entre eux (qui ne représentent déjà que 36% de l’échantillon).

Je crois vraiment que ces études de consommation ont quelque chose à nous dire. Comment interpréter une telle résistance ? En fait, les gens sont d’abord inquiets (à juste titre) de l’utilisation de leurs données personnelles par des objets connectés. Et ensuite, peut-être (et là c’est mon analyse personnelle) que les gens sont aussi simplement satisfaits de leurs usages numériques actuels, et n’ont pas besoin de beaucoup plus.

C’est pareil pour le Métaverse, dont il y aurait beaucoup à dire. Pour le moment, prenons note que ça n’intéresse pas vraiment les gens. Et s’il est confirmé que pour faire tourner ce Métaverse, il faudrait changer l’infrastructure entière de l’Internet et en multiplier la puissance par 1000, peut-être que ce n’est pas si mal ? Peut-être aussi que c’est un signal supplémentaire qu’il y a une prise de conscience et une arrivée à maturité de nos usages numériques. Ce qui signifie qu’il y aurait urgence à trouver les mécanismes démocratiques nous permettant de décider s’il est judicieux ou non d’investir des milliards dans cet ensemble de technologies1, ou s’il n’y a pas d’autres priorités, numériques ou non. Ce même raisonnement pourrait s’impliquer à bien d’autres technologies numériques.

Qui ira miner le cobalt nécessaire pour construire le Métaverse ? Photo de Enough Project

Pour cette année 2022, priorisons nos besoins numériques individuels et collectifs. Gardons le numérique quand il est vraiment utile ou qu’il nous apporte de la joie. Optimisons l’existant, réécrivons les programmes devenus obèses, rejetons l’obsolescence matérielle ou logicielle, fuyons les gadgets que notre planète ne peut plus se permettre de produire.

Explorons des alternatives numériques face aux modèles dominants

C’est un autre signal positif de l’année 2021 : on n’a jamais autant parlé d’alternatives numériques. C’est le cas du logiciel libre en général, qui est aujourd’hui défendu jusqu’au plus haut niveau de l’état. On peut aussi se réjouir de la montée en puissance de très nombreuses plateformes et dispositifs alternatifs, permettant de réinterroger les modèles dominants en place. Laissez-moi vous citer quelques-unes des alternatives qui m’ont marqué.

Signal et Télégram pour remplacer Whatsapp. L’année 2021 a marqué un nouveau tournant dans la prise de conscience par le grand public de la richesse que représente ses données personnelles, du danger que représente une surveillance de masse. Et pour le coup, le phénomène a largement dépassé le cercle des geeks et des hacktivistes. On en parlé à la télé, c’est dire !

Coopcycle pour remplacer Deliveroo, Ubereats et consort. Un système numérique décentralisé, mis en place par les livreurs pour les livreurs. Une gouvernance démocratique, de la solidarité entre les acteurs, de la mutualisation de services. Et bien sûr, comme ce sont les livreurs eux-même qui sont à la manœuvre, ils défendent leurs droits par la même occasion.

Quand vous avez un smartphone, vous avez deux choix : iOS d’Apple (16% de part de marché) et Android de Google (84%). Cela parait assez dingue, mais oui, c’est un duopole. Citons donc /E/OS, une alternative extrêmement prometteuse et totalement respectueuse de nos données personnelles. C’est l’occasion de rappeler qu’en France, 90% des utilisateurs utilisent Google alors qu’on peut citer des alternatives plus respectueuses comme Duckduckgo ou Qwant. Idem du côté des navigateurs où Chrome et Safari se partagent 80% du marché, laissant à la peine d’autres navigateurs pourtant plus respectueux de nos données : Firefox et Brave en tête. Lorsque vous choisissez ces alternatives, vous accomplissez un geste militant : vous les soutenez, et vous mettez la pression sur des modèles dominants devenus toxiques.

Les services en ligne libres se multiplient, et les hébergeurs aussi ! Que ce soit Nextcloud ou Owncloud pour héberger son propre cloud, OnlyOffice pour une suite bureautique, Mattermost pour remplacer Slack, Jitsi pour remplacer vos logiciels de visio, il y a désormais de plus en plus d’alternatives que vous pouvez héberger, par les Chatons par exemple ! Vous maitriserez ainsi vos données et augmenterez votre résilience numérique.

Une dernière petite initiative pour la route, il s’agit du projet Emancip’asso, porté par Framasoft. L’objectif principal est de proposer aux associations des acteurs en mesure de les accompagner dans leur démarche de « dégafamisation ». C’est une brique nouvelle et nécessaire donc pour explorer des alternatives numériques et les implémenter dans des structures qui en partagent les valeurs.

Pour cette année 2022, prenons le temps d’explorer les alternatives numériques qui nous offrent des choix, mettons la pression sur les plateformes dominantes, tirons l’exigence éthique, écologique, d’inclusivité vers le haut. De manière générale, soyons (beaucoup) plus curieux du monde qui nous entoure.

Continuons d’élever le niveau de nos discussions

Un dernier signal positif de l’année 2021 : le niveau de la discussion, du débat et des réflexions autour des questions numériques s’élève très clairement. Je crois que la mise en place de la 5G a constitué un tournant. Pour la première fois à ma connaissance, des mairies ont organisé des rencontres citoyennes pour débattre des enjeux complexes et multiples de cette technologie. Des chaines de télévision et de radio publiques ont animé des débats de qualité. On continue de le voir avec la mise en place du RGPD par la CNIL, les lois DMA2 et DSA3 en cours d’élaboration au parlement, les revendications sociales de salariés d’entreprises de l’économie numérique, le travail des commissions parlementaires : le niveau de la discussion s’élève partout.

Comme évoqué précédemment, la prise de conscience collective des enjeux numériques se consolide, des alternatives se mettent en place. On parle de souveraineté numérique, de résilience numérique, de vie privée et de surveillance de masse, le tout sur la place publique4. Bref, le niveau s’élève clairement, et je suis personnellement convaincu qu’on le doit beaucoup aux acteur·ice·s de l’éducation et de la médiation numérique qui font un travail formidable depuis de nombreuses années. On commence à en voir les fruits aujourd’hui, merci à elleux.

Pour cette année 2022, continuons d’élever le niveau de la discussion. Et surtout, faisons en sorte, chacun à notre niveau, de faire en sorte que les technologies numériques soient l’affaire de toutes et tous.

Bonne année à vous, et que 2022 soit l’année de raison du numérique (et du reste aussi) !

Illustration de David Revoy

Notes de bas de page

  1. Car actuellement, c’est le cas…
  2. Digital Market Act
  3. Digital Services Act
  4. Y compris sur les places publiques numériques : Facebook, Twitter, etc.

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