[Lecture] Enseignement au temps de COVID au Maroc

J’ai reçu de la part d’un Inspecteur de l’Éducation nationale marocain ce rapport sur l’enseignement au temps de COVID au Maroc, que j’ai pu lire rapidement, et que je partage ici avec quelques observations. En France, l’IFÉ a réalisé plusieurs enquêtes et dossiers sur la question. La comparaison internationale et les retours d’expérience étant toujours bénéfiques, j’espère que la communauté éducative y trouvera des éléments intéressants. Bonne lecture.

Notes de lecture

Sur le passage forcé au virtuel

Devant cette situation inédite, où le virtuel remplace le présentiel sans que les conditions de faisabilité de ce nouveau mode ne soient réunies, il était clair que le démarrage n’allait pas se passer sans susciter des difficultés notamment pour garantir la continuité pédagogique et la qualité des apprentissages.

Sur les difficultés d’atteindre TOUS les élèves

Les difficultés d’atteindre tous les élèves, surtout ceux résidentant et scolarisés en milieu rural, ont vite surgi. Pour faire face à cela, les chaines de télévision publiques se sont mobilisées afin de diffuser des cours enregistrés permettant d’assurer la continuité de l’apprentissage aux élèves n’ayant pas accès à internet, notamment ceux en milieu rural, et de couvrir tous les niveaux d’études, de la première année primaire jusqu’à la deuxième année baccalauréat(15). Pour les élèves des zones éloignées, le MEN a préparé des livrets scolaires qui leurs ont été distribués gratuitement. Le ministère a également intégré dans la plateforme «Massar» la possibilité pour les enseignants de communiquer et d’organiser des sessions de cours à distance.

Sur la vaccination prioritaire des enseignants

Le Maroc est parmi les premiers pays à considérer les enseignant.es, voire tous les personnels de l’éducation, parmi les groupes prioritaires pour la vaccination contre la Covid-19, depuis le démarrage de la campagne de vaccination en janvier 2021.

Sur l’égalité des chances

L’enseignement à distance a eu le mérite de garantir la continuité pédagogique, sans pour autant fournir les moyens logistiques et les contenus nécessaires pour un enseignement de qualité. Plusieurs acteurs considèrent qu’il a marginalisé un nombre considérable d’élèves relevant des ménages ne disposant ni d’ordinateurs, ni de tablettes et encore moins de connexion internet.

Solutions : la mise à contribution de la télévision publique (solution très utilisée en Afrique de l’Ouest également) et la mise à disposition de cours accessibles sur les smartphones dont on suppose que sont équipés les jeunes marocains (par rapport à la tablette ou l’ordinateur. Mais dans quelles proportions, le dossier ne le dit pas).

Par ailleurs, le MEN a fait appel à différents partenaires (organismes publics et privés, élus, associations, etc.) pour participer à la distribution de tablettes, d’ordinateurs, de cartes prépayées, de smartphones et de chargeurs solaires au profit de 13.325 élèves issus des zones rurales défavorisées, pour atténuer les inégalités d’accès à l’enseignement à distance entre milieux.

Sur le retour d’expérience des enseignants

Le niveau de détail du retour d’expérience des enseignants, mais aussi de leur implication dans l’enseignement à distance, est extrêmement important. Je n’ai pas souvenir qu’on ait eu des données aussi précises en France.

Sur l’ensemble des enseignants impliqués dans l’enseignement à distance, seuls 35,4% sont satisfaits de leur expérience, alors que 62% ne sont pas satisfaits voire pas du tout satisfaits.

Comme en France, le passage au « tout numérique » pour les enseignants a des effets négatifs sur la santé au travail.

L’insertion du numérique dans le « reparamétrage » du métier de l’enseignant a permis d’avoir un aperçu sur les liens qui existent entre la santé au travail et ces outils. Les principales observations renvoient à l’hyper connexion, l’anxiété, le stress, la surcharge de travail, la difficulté de distinguer la sphère professionnelle de la sphère privée, le sentiment de solitude, etc. Le témoignage qui suit révèle des formes d’hyper-vie active et connectée dû à l’usage excessif du numérique où s’entremêlent les aspects de la vie privée avec celles de la vie professionnelle dans une routine marquée par le confinement.

En somme, les résultats mettent en lumière des problèmes qui se posaient avant, mais qui se sont accentué dans ce contexte particulier de la pandémie. Les enseignants ont dû faire face à des réalités de leur métier qui étaient peu objectivées auparavant, comme le manque de formation en numérique, l’absence du travail collaboratif que requiert l’élaboration des contenus numériques et de l’accompagnement hiérarchique

Sur le retour d’expérience des élèves

Même si c’est sur un court passage, on peut déjà se réjouir d’avoir le ressenti des élèves. Là aussi, je n’ai pas connaissance d’un effort similaire en France. 1Mais je me trompe sans doute, et si c’est le cas n’hésitez pas à me mettre un lien en commentaire.2

Les témoignages des élèves permettent aussi de saisir certaines réalités liées à leurs conditions de vie. En effet, les élèves relevant de familles à revenu faible ont dû faire face à des conditions d’apprentissage difficiles. En plus du manque de moyens pour suivre les cours, ces élèves évoquent d’autres contraintes comme l’exigüité des logements, la promiscuité, et un entourage familial peu encourageant. Les filles en particulier ont été davantage sollicitées pour les tâches ménagères au détriment de leur scolarité durant la période du confinement.

En ce qui concerne le suivi des cours, les élèves, ont eu massivement recours aux réseaux sociaux sur instigation de leurs enseignants. Les plateformes mises en place par le ministère n’ont pas été beaucoup utilisées. Et en dépit de l’implication de beaucoup d’enseignants, la satisfaction des élèves demeure faible.

Sur les effets du confinement sur les apprentissages

Les résultats de l’enquête font ressortir une appréciation globalement négative du corps enseignant concernant l’impact de l’enseignement à distance sur les apprentissages. En effet, 36% des enseignants estiment qu’il a eu un effet négatif, tandis que 27,5% affirment, au contraire, qu’il a eu un impact positif, alors que 13,5% considèrent qu’il a été sans effet sur les apprentissages des élèves.

La subtilité des effets du confinement et de l’EAD, différemment ressentis selon les cycles

Le taux des enseignants du secondaire collégial qui estiment que l’impact de l’enseignement à distance sur les apprentissages des élèves est négatif est nettement plus élevé, près de 41%, alors qu’à peine 18,3% des enseignants de ce cycle estiment que son impact est plutôt positif. Dans les autres cycles (primaire et qualifiant), les enseignants semblent être partagés, bien que ceux qui émettent un jugement négatif l’emportent légèrement (près de 34% contre 30%).

Un exemple de graphique qui montre les différences de présence des élèves aux cours à distance selon le milieu urbain et rural. Les inégalités sont assez criantes.

Sur les perspectives d’avenir

La participation massive des enseignants [ndr : 83%] à l’expérience de l’enseignement à distance n’est pas un gage de leur prédisposition à la recommencer [ndr : puisqu’elle résultait d’une obligation professionnelle et évidemment pas d’un choix]. Même si le taux des réfractaires ayant fait l’expérience de l’enseignement à distance est inférieur au taux de ceux qui n’y ont pas participé.

Les non-prédisposés fondent leur position sur le caractère indispensable de l’enseignement présentiel (35%), l’inaptitude du système éducatif actuel à accueillir un tel changement (20,5%), qui par ailleurs ne manquerait pas d’aggraver les inégalités (14,6%).


Sur les conditions pour un enseignement de qualité

Le rapport liste plusieurs conditions :

  • Investir dans la formation des enseignants
  • Fournir aux enseignants les moyens du numérique (moyens matériels donc : ordinateur, imprimante, on retrouve la question de l’équipement professionnel vs personnel voire familial)
  • S’assurer que tous les élèves disposent des moyens en TIC : intéressant car pensé pour éviter que se développent les écarts entre élèves
  • Développer des plateformes d’enseignement : pour éviter des plateformes officielles inopérantes conduisant à un recours aux réseaux sociaux.
  • Mettre en place un dispositif d’accompagnement des élèves : il faut pouvoir accompagner les élèves et notamment les moins autonomes, motivés, curieux, intéressés, ou perdus dans l’immensité des ressources proposées sur Internet et les réseaux sociaux.

Sur l’importance des données personnelles

Une autre question qui a été soulevée par l’instauration inopinée de l’enseignement à distance pendant la période du confinement est celle relatives aux données personnelles. Le recours massif à des plateformes autres que TelmidTice et aux réseaux sociaux ouverts à tous, a soulevé des difficultés nouvelles en lien avec le respect de la juridiction nationale en matière de protection des données personnelles (partage des données, autorisation parentale, confidentialité, les droits d’auteur, etc.).

Les enseignants déclarent en grande majorité ignorer l’existence du texte de loi relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel(9). Ceux qui sont au courant de l’existence de ce texte n’ont qu’une idée vague des dispositions et disent en avoir pris connaissance fortuitement ou en cherchant à en savoir plus lorsqu’on a commencé à leur demander d’éviter de prendre leurs élèves en photos au sein des établissements.

Globalement, le rapport montre que les enseignants marocains ne sont absolument pas formés aux questions de données personnelles, de droit à l’image, d’autorisations parentales, de partage de données personnelles avec des plateformes tiers, etc. Je pense que le sujet est transposable en France, et il s’agit d’un autre énorme enjeu d’accompagnement et de formation des enseignants.

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[Lecture] Enseignement au temps de COVID au Maroc

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