Le freelance, le privilégié et le covid

Cela fait un petit moment que je ne suis pas revenu sur mon activité indépendante1. Un an et demi en fait.

J’avais l’impression d’avoir fait un peu le tour de la question : ce que ça voulait dire d’être freelance, quels étaient les outils utiles, les différences entre freelance et salarié (un article qui étonnamment ramène un trafic substantiel sur ce site). J’ai aussi écrit sur deux sujets qui me tenaient à coeur, le syndrome de l’imposteur (dont je suis atteint comme 60% des gens), et les conflits d’intérêts.

Bref, je pensais que le sujet était à peu près clos, et qu’à la rigueur je publierais de temps en temps des petits bilans. Mais ça, c’était avant le COVID 🙂

Si la vie d’un indépendant n’est déjà pas un long fleuve tranquille, la crise actuelle du covid-19 a eu l’effet d’une violente crue, abimant tout sur son passage. Déjà précaires pour la plupart2, les freelances sont particulièrement touchés, quoique très inégalement.

Période de vache maigre pour les freelances

En ce qui me concerne, les projets d’envergure, que mon métier peut m’amener à co-concevoir ou à accompagner, se sont vus reporter sine die. Les nouveaux se font rares. Les conférences et formations, que j’avais commencé à proposer à partir de septembre 2019, complètement à l’arrêt. C’est assez logique. Quand ça va mal, les organisations coupent d’abord là où ça dépasse : les investissements, la communication, les prestations extérieures…

Période de vache maigre pour les freelances donc, même si j’imagine que les chefs de projets web, les intégrateurs WordPress, les webmarketeurs spécialisés dans les TPE ont un boulevard devant eux (ils pourront compter sur les aides de l’états pour « numériser les commerces »3). Ce serait mesquin de ne pas se réjouir pour eux.

Pour les autres, il faut à nouveau prospecter et prospecter, accepter ce qui vient, souvent revoir, ses exigences ou son TJM4, à la baisse.

Double déprime coupable de l’indépendant privilégié

Au-delà de la période qui n’est pas simple économiquement, le freelance est un humain comme tout le monde. Cette période le fait déprimer.

Or ce qui définit le freelance, c’est son indépendance, sa liberté. Ce qui constitue son plus grand trésor les jours de grand beau temps devient sa pire malédiction quand les nuages pointent. Car pour se motiver tous les jours, pour créer et imaginer des projets, pour trouver de nouveaux clients5, le freelance libre et indépendant a besoin d’énergie. De beaucoup d’énergie. Et quand il arrive à cours d’énergie, les choses deviennent difficiles.

Je suis totalement touché par cette double déprime propre au freelance. Déprime d’abord parce que déprime générale. Mais aussi déprime spécifique parce que crainte d’un avenir économique incertain, crainte de ne pas trouver le prochain client, crainte de devoir accepter n’importe quoi, crainte de galérer financièrement6.

Et pourtant, je me sens coupable d’être déprimé, de manquer à ce point d’énergie. Parce que je suis incroyablement privilégié. Je suis confiné dans un appartement chauffé, bien équipé, où je peux me nourrir, me divertir, me cultiver, travailler dans d’excellentes conditions. Si je devais faire une pause dans mon activité d’indépendant, je ne doute pas que je trouverais un métier de remplacement. Et si les choses se compliquaient vraiment pour moi, je pourrais compter sur un, deux, trois, dix parachutes de secours.

Telle est la double déprime coupable de l’indépendant privilégié.

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Photo libre de droit de moi-même sur Unsplash

Notes de bas de page

  1. Précisément le 23 avril 2019 pour un article sur le freelance et les conflits d’intérêt
  2. Ils n’ont pas de droit au chômage, ils ont peu d’avantages défiscalisés type tickets restaurant, 13ème mois, intéressements, ils ont plus de difficultés à louer ou acheter un appartement, à obtenir des prêts, etc.
  3. 500 € par entreprise, ce qui n’est pas beaucoup…
  4. Taux journalier moyen
  5. Mais aussi pour gérer ses tâches administratives, pour comprendre les courriers des impôts, pour relancer les mauvais payeurs
  6. Les indépendants ne peuvent pas se mettre au chômage partiel. Les conditions d’accès au fond de solidarité restent compliquées et le montant de l’aide proposée (1 500 €), évidemment bienvenue, ne suffit pas à vivre.

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