Revue de presse internationale sur la continuité pédagogique #1

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Cela fait maintenant plusieurs semaines que les établissements scolaires et de l’enseignement supérieur sont fermés, dans la plupart des pays du monde. L’UNESCO, qui suit la situation internationale comptabilise ces chiffres impressionnants :

  • 1,575,270,054 apprenants touchés
  • 91.3% de l’ensemble des apprenants
  • 191 fermetures au niveau national

Alors que le Président français a annoncé la réouverture « progressive » des écoles à partir du 11 mai, je vous propose de revenir sur ces dernières semaines de « continuité pédagogique », avec quelques enseignements venus d’ailleurs… et finalement beaucoup de points communs entre les pays observés.

Cet article entre dans le cadre d’une veille contributive, et je précise que je ne suis pas journaliste.

Si vous repérez une inexactitude, ou si vous avez des informations complémentaires, n’hésitez pas à me contacter, et j’alimenterai cet article. Merci pour votre bienveillance.

Impréparation des systèmes éducatifs

Cela a été un des très gros ratés en France. Le ministère de l’Éducation avait dit qu’il était prêt pour assurer la continuité pédagogique. Sur les réseaux, les enseignants étaient plus sceptiques, c’est le moins qu’on puisse dire. La première semaine leur a ensuite donné raison : saturations multiples des solutions numériques, surcharge de travail, décrochage d’une partie des élèves, etc.

Il est important de noter que cette impréparation n’était pas franco-française mais assez générale, si l’on en croit la presse étrangère. Aux États-Unis comme en Angleterre ou au Canada, les solutions se sont montées rapidement, en réaction à la fermeture des écoles. Il y a eu peu d’anticipation, même si plusieurs pays ont d’abord fermé pendant une semaine pour donner à leurs enseignants le temps de s’organiser, là où les enseignants n’ont eu qu’un gros week-end en France.

[…] While Mr. Carranza urged “flexibility and patience,” he also saluted teachers, administrators, parents and students for “rising to the occasion.”. “We are literally flying the plane as we’re building the plane,” he said.

Mr. Carranza, schools chancellor in New York City

Les mieux préparés l’ont déjà vécu (en quelque sorte)

Certains pays s’en sortent tout de même mieux, en Asie notamment. On pourrait penser que c’est grâce à leur formidable avance technologique. Raté, c’est parce qu’ils ont l’habitude… des typhons et des manifestations anti-gouvernement. À Hong Kong, qui a eu une année mouvementée sur les deux plans, les enseignants ont mis à profit leur expérience pour proposer des environnements d’éducation complets, bien au-delà du simple enseignement à distance. Et leur expérience est d’abord sur un plan pédagogique, pas technique.

We are well used to delivering home learning in a suspension for typhoons, which is typically one to two days. During the protests, we started using more videos, and afterwards reviewed delivery of home learning across our schools Laura Tyson, director of community relations at Kellett School

Laura Tyson, director of community relations at Kellett School

Précisons tout de même que les épisodes de typhons asiatiques durent généralement deux jours, ce qui en fait des ruptures courtes. Il faudra voir comment l’enseignement à distance a été mené sur une plus longue période.

J’avais déjà écrit que pour ma part, il ne me semblait pas choquant que les systèmes éducatifs aient été pris de court par la mise en place d’un enseignement exclusivement à distance. Personne ne pouvait anticiper la situation exceptionnelle que nous sommes en train de vivre.

Limites de l’enseignement à distance

Source de l’image : Makeameme

Un autre constat partagé partout dans le monde, c’est que passer d’un enseignement présentiel à un enseignement à distance n’est pas chose aisée. La plupart des acteurs vont même plus loin : la « continuité pédagogique » est une fausse promesse, voire même une absurdité compte tenu de l’état émotionnel de leurs élèves.

Le seul mérite des cours en ligne – et c’est déjà très bien – est de proposer une distraction intelligente aux élèves. Demander plus à ces dispositifs serait de l’acharnement pédagogique.

Martin Delplace, professeur de Français en Belgique

Ensuite, les enseignants constatent très vite les limites de l’enseignement à distance, techniquement et pédagogiquement. Et heureusement, de nombreuses institutions le rappellent pour décharger leurs collègues.

Let’s acknowledge that the quality of education will not be as good in alternative formats as it is in the pedagogical model we’ve actually planned for. That is OK as well – we are just trying to survive

Jim Mahler, CFT vice president and president of the CFT Community College Council

Des limites techniques et pédagogiques

Techniquement, on retrouve beaucoup de similarités : la difficulté des plateformes à tenir la charge sur les débuts, les problèmes d’équipements, inégaux selon les familles mais aussi selon les enseignants, les facilités des élèves à utiliser les outils institutionnels ou non.

Un ordinateur portable, une connexion Internet, un serveur, une panoplie d’applications numériques ne peuvent pas, tant s’en faut, se substituer à l’école comme milieu de vie et encore moins au travail sur le terrain des enseignants et des enseignantes.

Réjean Bergeron, Essayiste et professeur de philosophie au niveau collégial, Montréal

Pédagogiquement, les enseignants du monde entier partagent également de nombreux constats. D’abord, il ne suffit pas d’appliquer à distance des méthodes pédagogiques qui fonctionnent en présentiel.

Ensuite, ils expliquent que l’éducation repose sur énormément d’interactions entre enseignants et élèves, et notamment sur des feedbacks (la réponse de l’élève à l’interrogation de l’enseignant). Toutes ces formes d’engagement sont impossibles à reproduire à distance sans une véritable maîtrise de l’enseignant et une certaine habitude des élèves.

The same applies for teachers. “I can see students taking notes and give them immediate feedback when I am teaching [face to face] at school but I can’t do this during online courses,” said Xie, who added that engagement between teacher and student online is “almost zero”.

Jessie Xie, a 24-year-old high schoolteacher living in Chengdu city

Enfin, tous pointent que l’éducation, ce n’est pas que la transmission de connaissances ou d’exercices de l’enseignant à l’élève. Mais aussi un lieu d’interactions entre élèves, de socialisation essentielle au développement, d’activités sportives, etc.

Inégalités sociales

Clairement, tout le monde n’étudie pas dans ces conditions. Photo de Annie Spratt sur Unsplash

Un troisième constat mondial, c’est que la crise fait remonter à la surface la réalité crue des inégalités sociales.

Ces inégalités sont multiples :

  • Accès à internet et à des équipements numériques fonctionnels
  • Capacité à suivre un enseignement à distance dans des conditions correctes : pouvoir s’isoler dans une pièce, avoir des parents disponibles…
  • Capacité à maitriser les usages scolaires du numérique (envoyer des mails, se connecter à l’ENT, télécharger des PDF)

Selon les pays, d’autres problèmes, moins scolaires mais pourtant déterminants dans le parcours d’un enfant viennent s’ajouter :

  • L’insécurité alimentaire
  • Les violences familiales
  • Les angoisses des enfants liées au confinement et au futur professionnel des parents

En Angleterre et aux États-unis notamment, de nombreux enseignements sont terrifiés pour leurs élèves.

I’m exhausted and miserable and deeply scared for so many children. The ones on the edges of gang life, at risk of exploitation, in unsafe homes, and with little food in the cupboard. I shut my blinds, hide in the corner, have a cry and then pull myself together.

Anonymous headteacher

Le retour de la « fracture numérique »

Les difficultés d’utilisation des outils numériques pour suivre l’enseignement à distance, souvent simplifiées sous le terme de « fracture numérique » (« digital divide ») font l’objet de nombreux articles.

The first findings from our as yet unpublished 2019 data confirm teachers and principals see family poverty as a key factor in accessing technology that students need for learning. More than 80% of teachers thought students’ socio-economic circumstances impact on their access to technology needed for learning. And one-third of teachers directly observed that children living in poverty had less access to technology than their more well-resourced peers.

Amy Graham, Postdoctoral Research Fellow, and Pasi Sahlberg, Professor of Education Policy @ UNSW Sydney

On notera que ces trois pays sont habituellement considérés comme des pays où le numérique éducatif est très déployé. Notamment la Chine qui est souvent citée, dans le monde de la Edtech, comme un modèle à suivre.


Dans la prochaine revue de presse internationale, trois nouveaux sujets seront abordés : La situation dans l’enseignement supérieur, le rôle des profs dans la crise, les multiples plateformes numériques qui se sont mises en place.

Pour aller plus loin

Série d’articles sur la continuité pédagogique

L’image à la une est une capture d’écran de la carte présentée sur le site de l’UNESCO

Auteur : Louis Derrac

Consultant et formateur spécialisé dans les domaines de l'éducation et de la culture numérique

Une réflexion sur « Revue de presse internationale sur la continuité pédagogique #1 »

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