2019, l’année où je suis devenu technocritique

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Récemment, un ami avec qui je discutais culture numérique m’a fait la remarque suivante : « dis donc, tu es devenu vachement critique en fait ». La réflexion ne m’a qu’à moitié étonné, car je me l’étais déjà faite en donnant mes cours de culture numérique aux étudiants de l’ILERI. Étais-je devenu technocritique sans m’en rendre compte ?

Note au lecteur

À des fins de simplication, je vais utiliser le terme technocritique dans le sens d’une critique globale de la technologie, mais avec un focus clair sur la technologie numérique. Pour en savoir plus sur la philosophie technocritique au sens large, vous pouvez lire l’article Wikipedia.

Petit retour en arrière. J’ai toujours aimé le « numérique ». J’entends par là le monde numérique : outils et usages. J’ai toujours été un petit geek avec les ordinateurs et autres machines. Ce qui est amusant, c’est que je n’ai jamais été intéressé par le développement informatique. En revanche, j’aimais bidouiller les systèmes d’exploitation, installer des tonnes de programmes inutiles (comme des antivirus), télécharger de la musique, dépanner mes parents, etc. Quand sont venus les services du web 2.0, Facebook, Twitter, Gmail, Youtube, j’étais un early adopter. Mais j’étais aussi un utilisateur avancé, toujours parce que j’aimais bidouiller, chercher les réglages de confidentialité, personnaliser les services. Jusqu’à fin 2018, le numérique représentait déjà pour moi un intérêt fort, et une partie de ma veille informationnelle y était consacré (Nextimpact, Macg car je suis un Apple fanboy, 01net…).

En 2019, j’ai eu l’occasion de donner des cours pour l’ILERI. Conscient de mon manque de connaissances consolidées sur le sujet, je me suis donné les moyens de m’armer intellectuellement. J’ai consacré les mois de janvier et février à lire, écrire et penser sur le numérique. Et les mois de mars et avril à préparer les cours (sic). Tous les angles d’attaque y sont passés : historiques, techniques, sociologiques, économiques, notamment. Cette première vague de réflexion m’a amené à écrire un article pour tenter de définir la culture numérique : La culture numérique : qu’est-ce que c’est ?

La préparation et l’animation de ces cours ont ensuite fait émerger, pour la première fois de manière construite, ma réflexion technocritique.

La prise de conscience critique est un processus lent

Il faut parfois se donner le temps de penser. Photo de Fabrizio Verrecchia sur Unsplash

J’imagine la prise de conscience critique comme un processus lent, à la fois paresseux et protéiforme. Cela faisait longtemps que je constatais des déviances dans certains aspects du monde numérique. Inconsciemment, je formulais des réserves, je prenais certaines précautions, je changeais mes pratiques. J’ai quitté Facebook en février 2016. Je me suis mis à utiliser un gestionnaire de mots de passe. J’ai fortement limité ma dépendance aux outils des GAFAM. J’ai réappris à naviguer sur le web (la fameuse sérendipité). De manière générale, j’ai toujours essayé d’adopter ce qu’on appellerait aujourd’hui une bonne hygiène numérique. J’étais donc déjà un utilisateur du numérique plus conscient que la moyenne.

Néanmoins, l’année 2019, à commencer par les mois de janvier et de février, m’a permis de débloquer un certain nombre de concepts, et surtout, de prendre du recul. Un premier aspect a été de réaliser à quel point les choix qui ont façonné l’informatique, Internet et le web étaient politiques, économiques et comment il aurait pu en être autrement. Je donne souvent comme exemple que rien ne prédestinait Internet à être gratuit. Les utilisateurs étaient habitués à payer un abonnement pour être raccordés au réseau d’une part. Et ils étaient même enclins à payer pour des services d’autre part, comme l’a prouvé l’expérience française du Minitel. Imaginez ce qu’il se serait passé si le web ne s’était pas fondé sur la gratuité pour l’utilisateur et sur la publicité de masse (et donc l’économie de l’attention).

La culture numérique passe, même si elle s’en est détachée, par des considérations techniques complexes. Mes mois de préparation m’ont permis de comprendre pour la première fois l’architecture d’Internet, du web, et donc de mieux appréhender ses limites : centralisation croissante, dépendance potentielle à des organismes privés (GAFAM) ou nationaux (américains notamment), très gros déséquilibre de flux de données entre les états, risques sécuritaires, etc. Cette compréhension nouvelle me permet de me placer résolument dans le camp de ceux qui remettent en question le système actuel et cherchent à en imaginer un meilleur.

Les experts du numérique sont majoritairement critiques

Pour préparer mes cours, j’ai acheté tout ce que j’ai pu trouver de livres rédigés par des experts du domaine, sociologues, chercheurs en sciences de l’information et de la communication, ingénieurs en réseaux. À l’époque, je ne pense pas avoir eu de biais dans mes choix. J’étais sincèrement neutre sur la question de la technique et du numérique, et pour être honnête, je ne connaissais aucun de ces auteurs.

À la lecture, force a été de constater que chacun d’entre eux exprimait, à sa manière, une critique de la technique et en l’occurrence du monde numérique. Que ce soit au niveau des réseaux, du web, des nouveaux services proposés par les entreprises privées, je voyais peu à peu se dessiner une toile de fond profondément critique, a minima préoccupée, sceptique.

Bruno Devauchelle disait encore récemment lors d’une journée que je co-organisais que le numérique avait réussi l’exploit de rendre invisible la technique. Ainsi, on ne voit plus les câbles, on oublie l’existence des ingénieurs et le travail des développeurs, des designers. Nous voyons juste des services ergonomiques qui fonctionnent, ce qui n’appelle pas à la réflexion, à la conscience critique.

Je pense donc qu’on ne s’engage pas dans la compréhension du numérique, de la culture numérique, sans développer une dose de technocritique. Bien sûr, elle sera plus ou moins élevée en fonction des sensibilités et des idées politiques, économiques, philosophiques de chacun. Mais elle sera bien là.

L’urgence climatique exige de la sobriété numérique

Image provenant du blog Verda Mano

Un autre phénomène a alimenté ma réflexion technocritique cette année. Il s’agit bien sûr de l’urgence climatique. Comme je le disais plus haut, le numérique a réussi à effacer la technique. Mais il a de ce fait effacé, ou invisibilisé, les preuves de sa matérialité. Les données sont dans un nuage, dans le cloud. Internet est partout et nulle part au travers de la 4G et du wifi. Les câbles visibles disparaissent (des souris et des claviers, des téléphones avec l’induction) peu à peu et nous maintiennent dans l’illusion que le numérique est virtuel, voire magique.

À nouveau, la culture numérique passe par une compréhension technique même basique du fonctionnement des réseaux. Ainsi, j’ai pu comprendre cette année comment fonctionnaient réellement nos outils numériques. Comme je le dis à chaque fois que je suis invité à m’exprimer, le numérique est très matériel. Les câbles invisibles sont omniprésents : ils font transiter 98% de l’internet. Les câbles sous-marins entre pays sont l’objet d’enjeux économiques et géopolitiques colossaux. Les données sont stockées dans des datacenters eux aussi très matériels. Il n’y a rien de virtuel dans le fait que pour stocker plus de données, il faut plus de datacenters, plus d’énergie, plus de place, plus de câbles. Et au passage, pas plus d’humains.

Quelques chiffres et informations sur l’empreinte environnementale du numérique (source : rapport Green.IT 2019) :

  • A l’échelle planétaire, l’empreinte environnementale du numérique équivaut à un continent de 2 à 3 fois la taille de la France et à 5 fois le poids du parc automobile français (180 millions de véhicules).
  • Les impacts environnementaux se caractérisent principalement par la contribution du numérique à l’épuisement des ressources abiotiques et au réchauffement climatique, à des tensions sur l’eau douce, et à diverses formes d’agressions des écosystèmes (eutrophisation, acidification, pollutions diverses) qui contribuent à la régression écologique en cours.
  • Ces impacts ont essentiellement lieu lors de la fabrication des équipements présents chez les utilisateurs – TV connectés, ordinateurs, smartphones, box, etc. – qui concentrent de 59 % à 84 % des impacts.

Cette réalité contribue à ma réflexion technocritique, et me conduit à penser qu’il faut revoir entièrement notre vision de la technologie. Il faut que nous redéfinissions le progrès : est-ce le seul progrès technologique ou bien le progrès pour l’humain ? Il faut que nous repensions la place de la technologie et du numérique dans nos vies, et faire preuve de sobriété numérique. De manière générale, je pense que les pays les plus développés doivent apprendre à faire preuve de sobriété tout court.

Technocritique ne veut pas dire technophobe

À ce stade de l’article, je vais tâcher de rééquilibrer la barre. Je ne suis pas devenu technophobe. Je suis toujours beaucoup trop équipé numériquement (à chacun sa dissonance cognitive). J’utilise toujours beaucoup trop de services numériques. Mais surtout, j’aime toujours le numérique. Je pense sincèrement que le numérique a constitué un progrès pour l’humain. Et c’est parce que j’aime le numérique, que je me suis donné les moyens d’en comprendre les enjeux, que je me permets de le critiquer, sur trois premiers aspects principaux.

Le premier, c’est sur le fonctionnement d’Internet et du web. Le numérique, Internet et le web ont permis de créer un nouveau canal de la connaissance, du partage d’informations, de la publication. Pour le meilleur et pour le pire. L’intention de départ a été dévoyée par des intérêts notamment économiques et politiques. Il faut donc s’attacher à le comprendre, à l’expliquer, et à imaginer des alternatives. À ce sujet, on peut s’intéresser à l’évolution de l’initiative Dégooglisons Internet de l’association Framasoft.

Le second, c’est la question du solutionnisme technologique. Venu du monde des startups, je ne peux que souscrire à la thèse de Evgeny Morozov pour affirmer qu’on y applique trop souvent un véritable solutionnisme technologique. Sauf qu’on ne peut pas régler tous nos problèmes économiques, sociaux, écologiques, avec la technologie, avec le numérique, en créant une startup. C’est un mirage, un fantasme encore bien ancré et que je vois particulièrement à l’oeuvre dans le monde de l’éducation, ce qui me touche particulièrement. Il faut se réveiller de ce fantasme.

Le troisième, c’est la dérive des méthodes de design utilisateur, qui crée une quasi-dépendance aux objets numériques. Même si une vraie remise en question s’est opérée depuis quelques années, portée par d’anciens designers repentis, des intellectuels, des collectifs (on peut mentionner les designers éthiques en France), la problématique reste d’actualité. Car tant que règne l’économie de l’attention, apanage de la plupart des services financés par la publicité, l’objectif du designer et du développeur, c’est bien de vous faire utiliser un maximum le service.

Être technocritique donne encore plus de sens à mon investissement dans la culture numérique

Il peut paraître paradoxal de vouloir m’engager sur la scène de la culture numérique, tout en développant une pensée technocritique. J’ai réfléchi à la question pendant l’hiver, en lisant le journal d’ermitage de Sylvain Tesson qui relate son expérience de vie solitaire sur les bords du lac Baïkal. Je le précise car ce livre m’a beaucoup marqué, et ce passage notamment :

Un jour, on est las de parler de « décroissance » et d’amour de la nature. L’envie nous prend d’aligner nos actes et nos idées. Il est temps de quitter la ville et de tirer sur les discours le rideau des forêts.

« Dans les forêts de Sibérie », de Sylvain Tesson
Une cabane perdue dans la forêt ? Peut-être un jour… Photo de Ales Krivec sur Unsplash

Pour ma part, je n’en suis pas encore là. Et c’est parce que je ne suis pas prêt à quitter le monde que je veux y contribuer, rageusement. Là où je me sens le plus utile, c’est précisément dans le fait de donner du sens à ce monde numérique, d’en faire comprendre les enjeux, qu’ils soit économiques, politiques, sociétaux, philosophiques.

Parce que la pensée dominante produit un solutionnisme technologique effréné, il faut des contradicteurs technocritiques. Parce que la plupart des enjeux à venir seront des enjeux complexes et transdisciplinaires, il faut des vulgarisateurs.

C’est le sens de mon engagement sur la scène de la culture numérique.

Intéressé par des interventions sur le thème de la culture numérique ?

Je peux intervenir sous plusieurs formats (conférence, atelier), et autour de nombreux thème de la culture numérique : enjeux économiques, politiques, sociétaux, approche d’inclusion numérique, etc. Vous pouvez voir ici ma conférence donnée à la SNCF (sous licence Creative Commons).

N’hésitez pas à me contacter si intéressé.

Pour aller plus loin sur le sujet

Consultant et formateur spécialisé dans les domaines de l'éducation et de la culture numérique

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