Culture numérique : les photos et les traces

Culture numérique : les photos et les traces

En rentrant de mes longues vacances au Canada, j’ai commencé le tri rituel de mes photos de voyage. Je me suis rendu compte que j’avais amassé un total de 28 449 photos depuis 2004.

Pas loin de 30 000 photos en 15 ans. Une moyenne de 2 000 photos par an, donc un peu plus de 5 par jour.

Si je voulais regarder toutes mes photos (parce que c’est l’objectif non ?), et que je consacrais 4 secondes par photos, il me faudrait 33 heures de visionnage non-stop.

En continuant à ce rythme jusqu’à mes 80 ans, j’aurai accumulé 130 000 photos. Pour les regarder, il me faudrait cette fois 144 heures, donc 6 jours d’affilés. C’est du délire…

Je profite donc de l’occasion pour écrire sur le sujet, et faire un parallèle avec la culture numérique. (vous pouvez lire à ce sujet mon article : La culture numérique, qu’est-ce que c’est ?)

La photographie : une nouvelle capacité à « garder trace »

J’ai trouvé cet excès intéressant quand on repense aux débuts de la photographie. Et à quel point son invention a révolutionné notre capacité à garder des traces.

La trace, selon la définition du Larousse, c’est « ce qui subsiste de quelque chose du passé sous la forme de débris, de vestiges, etc. : Des traces d’une civilisation très ancienne ».

La photographie nous a apporté au début du 19ème siècle une capacité inédite de « garder trace » d’une observation, d’un moment, d’un événement important. Du point de vue de l’histoire, du journalisme, de la recherche, des sciences, c’est un progrès révolutionnaire.

Les usages personnels ne sont pas en reste. Kodak règne en maitre à partir des années 60 avec une promesse géniale, celle de garder les souvenirs de ses meilleurs moments. La promesse pour l’humanité est peut-être moins noble, mais c’est néanmoins formidable pour la mémoire individuelle et collective.

Reste qu’à cette époque, la photographie est rare, couteuse, compliquée. Les appareils fonctionnent avec des pellicules qu’il faut développer et changer. On est encore très loin de l’instantanéité et de l’illimité symbolisés par les appareils photos numériques et poussés à leur paroxysme par les smartphones.

Aujourd’hui, on dit souvent que le “meilleur appareil photo est celui qu’on a toujours dans sa poche”. Une manière subtile de prédire que le smartphone finira par remplacer les appareils photos, des plus basiques aux plus sophistiqués. Ainsi en 2017, 85% des photos étaient prises depuis des smartphones, selon des statistiques de Statista.

La photographie à l’ère du numérique : de l’accumulation de traces à la quête de l’oubli

À partir de 8 minutes dans la vidéo ci-dessus, Louise Merzeau aborde le sujet de la trace et de l’impact du numérique sur ces traces. C’est extrêmement intéressant.

Jusqu’à l’avénement des technologiques numériques, l’homme devait faire des efforts, planifier, entamer des projets, parfois complexes, pour garder des traces des événements, de son histoire, de ses grands moments. L’oubli était la règle, la trace était l’exception, la quête.

Avec le numérique, laisser des traces est devenu la règle. Nous laissons des traces dès que nous utilisons un appareil numérique. La puissance des GAFAM en est témoin, puisque pour la plupart, ils ont fait de ces traces la base de leur modèle économique. La trace est devenue la règle, l’oubli est devenu la quête, et depuis peu, un droit (tout à fait théorique et limité, à vrai dire).

Et si la photographie est l’une de ces traces, elle a la particularité d’être une trace choisie. Nous choisissons de garder cette trace, de prendre des photos, et de les partager. Contrairement à notre navigation internet qui est souvent sauvegardée à notre insu, par exemple.

Nos photos s’accumulent dans l’immatériel numérique

Photo libre de droits de Jon Tyson sur Unsplash

Une photo peut être partagée par son auteur, fruit d’un choix méticuleux dans le but de montrer quelque chose de positif, de se mettre en avant. On met en scène sa vie par les photos qu’on partage sur Instagram, Facebook, Snapchat, etc. Dans certaines situations, une photo peut ressortir et devenir synonyme d’embarras, de honte, de gêne. C’est là que la quête de l’oubli se fait à nouveau sentir.

Mais pour leur extrême majorité, nos photos se contentent de s’empiler dans l’espace numérique. Sur le disque dur de votre ordinateur, dans votre logiciel de photographie, sur votre smartphone, sur le cloud si vous utilisez les services de Google Photo, d’iCloud. Sur les serveurs de Facebook, Snapchat, Faceapp, dès que vous partagez vos photos.

Cumulées, ces photos occupent un espace gigantesque dans les data centers. Rien à voir avec les vidéos, mais quand même. Ce n’est pas anodin, alors qu’on parle de modération et de catastrophe écologique. Contrairement à certains imaginaires, le numérique est très matériel, et il consomme énormément d’électricité.

Pourquoi tant de photos ?

Alors on peut se poser la question : pourquoi accumuler autant de photos ? Aura-t-on vraiment le temps de les regarder ? Est-il vraiment indispensable de toutes les conserver ? Que cherche-t-on à capturer par la photo ? Est-ce que ce sont tous les lieux visités, ou seulement les moments vraiment importants, qui retentiront encore dans 20 ans ?

Je pense que pour beaucoup, prendre des photos est devenu un automatisme, tant l’action est devenue simple. On sort son smartphone et on clique. Tout est pensé pour aller vite. On surconsomme nos photos, comme on le fait avec tout le reste. Pour d’autres, partager sa vie en photo est une activité sociale de premier plan, qu’il faut alimenter en permanence. Mais qui prend réellement des photos pour soi ? Juste pour soi, en se disant : « cette photo-là, j’aurai plaisir à la voir dans 10, 20 30 ans ».

Pour ma part, je vais profondément changer la manière dont je « consomme » des photographies. Beaucoup moins de photos, de bien meilleures photos, des photos qui ont une symbolique particulière. Des photos uniques, simplement parce que c’est moi qui l’ai prise avec une intention particulière, en quelque sorte.

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Photo à la une libre de droits de Julián Gentilezza sur Unsplash

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