Le freelance et les conflits d’intérêts

Le freelance et les conflits d’intérêts

J’étais déjà en conflit d’intérêts avant de commencer à travailler en freelance. C’est assez facile en fait, il suffit d’avoir deux casquettes dans un même secteur. Un emploi salarié et une action associative dans l’éducation par exemple.

Le conflit d’intérêt d’alors n’était pas bien dangereux, mais je me souviens de plusieurs réunions où je me sentais le devoir de préciser que je venais “à titre personnel”, ou “sous ma casquette associative”. J’évitais consciencieusement de parler de mon entreprise. Alors même que dans certains cas, cela aurait été tout à fait pertinent d’ailleurs.

Avec un peu de recul, j’ai peut-être été un peu prude sur la question. Je connais tellement de personnes qui sont en conflit d’intérêts permanents, cumulant les emplois salariés avec des actions associatives, bénévoles ou militantes. Et plusieurs actions associatives parfois. Et en même temps, je trouvais déjà à cette époque qu’il était important d’être transparent car ça me permettait de me sentir libre dans mes différentes activités.

Photo libre de droits de marcos mayer sur Unsplash

Souvenez-vous, le freelance est un “mercenaire”

Si on file une métaphore militaire qui sent bon la série “Game of Thrones”, le salarié est un chevalier qui a juré fidélité à son seigneur. En contrepartie, tout le monde sait que le chevalier est honorable, exclusivement fidèle aux intérêts de son seigneur. Il est donc digne de confiance (du moins c’est l’idée), et tout le monde rêve d’être un chevalier (et les filles rêvent d’épouser un chevalier, pas l’inverse hum mais ça c’est encore un autre sujet).

De son côté, le freelance est un mercenaire qui se vend au plus offrant, parfois même à plusieurs seigneurs simultanément en fonction des périodes et des intérêts. Personne ne fait confiance au mercenaire, car on sait que sa loyauté n’est que passagère et qu’il suffit d’une surenchère ou d’un coup difficile pour qu’il retourne sa veste.

Bronn, tour à tour au service de Tyrion, Jaime, puis Cersei Lannister ! Il reste dans la famille c’est déjà ça. Source image : série Game Of Thrones

Alors oui, c’est un peu exagéré si l’on revient à la situation du freelance, mais l’idée est là. Un freelance cumule, par essence, plusieurs activités, missions, et donc plusieurs clients.

Certains freelances seront peu touchés par la problématique des conflits d’intérêts (je pense aux traducteurs, designers, intégrateur wordpress par exemple). Mais pour des freelances qui conseillent des entreprises sur leur stratégie, pour des freelances qui sont tour à tour enseignants ou formateurs, puis consultants en stratégie, comment gérer les conflits d’intérêts ?

La déontologie du freelance, une première réponse

Heureusement pour le freelance, il n’est pas le premier à être confronté à la question du conflit d’intérêts. D’autres professions peuvent servir d’exemple.

Le journaliste, par exemple, connait bien la situation de conflit d’intérêts. Tout d’abord, une partie des revenus de son journal provient de la publicité que payent des annonceurs, souvent des entreprises privées. Comment peut-il travailler librement et sans conflits d’intérêts si le sujet de son article est une entité qui est également un annonceur, donc un financeur de son journal ? La même question se pose lorsque le journaliste traite d’un sujet qui concerne un des actionnaires de son journal. Ou encore lorsque le journaliste est lui-même à titre personnel actionnaire d’une entité. Le journaliste enfin, peut comme tout le monde lier des amitiés. Mais si ces amitiés sont également des sujets d’articles, et le cas des personnalités politiques est bien connu, alors le journaliste se trouve une fois de plus en conflit d’intérêts.

De nombreuses professions réglementées sont touchées par les conflits d’intérêts : les professionnels du droit, de la santé, etc. Toutes ont développé des outils pour s’en prémunir, c’est la déontologie. Souvent, ce sont les syndicats nationaux, ou les ordres dans le monde de la santé, qui s’occupent de mettre en place des chartes d’éthique. Quelques exemples :

La déontologie permet de poser un ensemble de règles, de limites à l’exercice de sa profession. Ce sont ces contraintes auto-imposées qui permettent en retour d’établir une relation de confiance. J’ai donc fait cet exercice à mon échelle et rédigé ma propre charte de déontologie, accessible à cette page.

La transparence, c’est beau. Image libre de droits de Myriams-Fotos sur Pixabay

La transparence, l’arme fatale du freelance

La transparence est LE sujet de notre génération. Probablement en lien avec la culture numérique et les nouvelles formes de communication. Ou peut-être un effet secondaire de l’augmentation générale des niveaux d’éducation. Les gens veulent savoir, analyser, comparer, évaluer. La transparence est devenue indispensable pour imposer ou restaurer la confiance.

En même temps, la question est épineuse. La transparence est complexe, elle est même souvent risquée. Je me suis déjà demandé si j’avais raison d’annoncer directement à un potentiel nouveau client que je travaillais déjà avec son concurrent direct ou indirect. Ou alors si j’avais raison de lister exhaustivement la liste de mes projets sur mon site. Que se passerait-il si cela déplaisait à l’un de mes clients actuels ?

Dans la même veine, il peut être délicat de travailler simultanément et en toute transparence avec des structures privées, associatives et publiques. Lorsqu’on est enseignant ou formateur dans une discipline et en parallèle engagé pour le compte d’entreprises privées, il faut éviter les tentations de “joindre l’utile à l’utile” à de nombreuses occasions : séminaires professionnels, réunions privées, etc.

Les exemples sont multiples où la tentation est grande de garder le silence sur ses activités, sur ses clients. Je pense néanmoins que c’est risqué à court terme, et contre-productif à moyen terme. Risqué car rien n’empêche vos clients de découvrir par hasard un élément que vous leur avez caché. Vos clients peuvent très bien être concurrents, mais ils peuvent aussi se parler. Contre-productif parce qu’au fur et à mesure que votre entreprise grossit, ce genre de situation ne fera qu’empirer, et vous aurez tout le poids du passé dont il faudra se dégager.

Comment être transparent ?

Pour ma part, je réponds à ce besoin de transparence de trois manières :

  • De manière générale, je ne laisse pas planer d’ambiguïté sur mes affiliations lors de mes participations à des événements, de prises de parole, de réunions, etc.
  • Je liste de manière exhaustive mes missions en cours et passées sur mon site (sur la page mes références). Ce sont ensuite mes clients et partenaires potentiels qui décident si quelque chose leur pose problème.
  • À chaque interaction, rendez-vous, appel téléphonique, je précise clairement le motif de mon appel, et le ou les clients concernés (s’il y en a). Si j’appelle pour moi, je précise que j’appelle à titre personnel.

La contractualisation, la botte secrète du freelance

Le freelance est un mercenaire ? Peut-être, mais il peut devenir un mercenaire honnête s’il s’en donne les moyens. Et ce n’est pas si difficile.

La preuve, dès le 13ème siècle certains pirates sont devenus corsaires lorsqu’ils ont proposé leurs services à des nations. Sous réserve de respecter certaines règles, notamment les lois de la guerre (les premières chartes de déontologie ?), ils étaient mandatés par des “lettres de course”. Et c’est quand même la classe d’être corsaire !

Série TV l’Épervier. Copyright France Télévisions

Comment contractualiser ?

Pour revenir à notre époque, il y a deux contrats très simples à mettre en place entre un freelance et son client : un contrat de prestation de service, qui pose les bases du partenariat, et un accord de confidentialité (NDA en anglais = Non disclosure agreement) qui rassure le client sur le fait que vous garderez pour vous ses secrets les mieux gardés.

Voici un template pour chacun d’entre eux :

  • Contrat de prestation de service (DOCX / ODT)
  • Accord de confidentialité (DOCX / ODT)

Alors bien sûr, ce sont des templates à adapter à vos situations, mais dans la plupart des prestations simples cela devrait suffire. Sinon, n’hésitez pas à vous faire accompagner par un avocat, il y a même quelques sites (ex Captain Contrat) qui se spécialisent pour les TPE-PME qui ont peu d’argent.

Cette contractualisation a de nombreuses vertus : elle montre votre sérieux, elle vous force à formaliser votre prestation, elle rassure. Elle impose aussi des délais de paiement à votre client, ce qui n’est pas du luxe croyez moi. Vous avez tout intérêt à contractualiser vos missions dès qu’elles dépassent quelques jours de travail.

Conclusion : pirate ou corsaire, le freelance a le choix

Le freelance, sous sa forme la plus simple de micro-entrepreneur, ou plus complexe en SASU ou SARL/EURL, a besoin de très peu de formalisation. Il n’a pas besoin de contrat, il lui suffit de facturer. Il peut très bien se contenter de cette situation, entretenir le flou sur ses missions et ses clients, jouer sur tous les tableaux en toute opacité.

Ou alors il peut agir contre la nature du freelance, et travailler sur sa déontologie, sa transparence, et sa contractualisation. C’est la deuxième solution que j’ai privilégiée et que je recommande dans une société où le nombre de contrats freelance est amené à augmenter.

Si le sujet vous a intéressé et que vous avez des expériences, des désaccords, n’hésitez pas à engager le dialogue dans les commentaires !

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